Fiches
documentaires
Hormones
thyroïdiennes
Question :
Certains craignent que le développement du cerveau et la fonction
cognitive soient perturbés chez les enfants de femmes qui sont
exposées à une variété de polluants anthropiques
persistants durant la grossesse. D'où l'hypothèse voulant
que l'exposition à des contaminants environnementaux puisse modifier
la physiologie de la thyroïde et causer des effets nocifs, en particulier
chez les enfants.
Contexte :
On sait depuis longtemps que la perturbation de la physiologie de la
thyroïde durant les périodes critiques du développement
du ftus et du nouveau?né peut causer des déficiences
permanentes dans le fonctionnement du cerveau et des organes sensoriels.
La gravité et la persistance de ces déficits dépendent
de la gravité de l'hypothyroïdie chez la mère et
le ftus ou durant la période post?natale. L'hypothyroïdie
est un état qui se caractérise par la production insuffisante
d'hormones thyroïdiennes par la thyroïde. L'hypothyroïdie
grave peut être causée par une carence alimentaire en iode
(l'iode est essentielle à la production des hormones thyroïdiennes),
une incapacité (génétique) de produire des hormones
thyroïdiennes et la consommation de grandes quantités de
substances connues pour perturber la synthèse des hormones thyroïdiennes
(c.?à?d., des goitrogènes provenant du tourteau des graines
de canola, du sorgho). Certaines données laissent croire également
que le syndrome d'alcoolisme ftal pourrait résulter d'une
diminution de la sensibilité du cerveau à l'action des
hormones thyroïdiennes. Le sel de table est aujourd'hui iodé,
pour prévenir les carences en iode et, du même coup, les
dysfonctionnements thyroïdiens. De plus, les nouveau?nés
sont soumis de routine à des dosages sériques des hormones
thyroïdiennes, pour déceler les enfants souffrant de troubles
métaboliques. Récemment, des chercheurs ont démontré
qu'une réduction, même légère, de la fonction
thyroïdienne chez la mère entraînait une diminution
des capacités cognitives, motrices et/ou sensorielles des descendants.
Données
expérimentales : De nombreuses études in vivo réalisées
sur des animaux de laboratoire montrent que des contaminants chimiques
peuvent, en doses suffisamment élevées, réduire
les taux sanguins de la principale forme circulante de l'hormone thyroïdienne
(thyroxine ou T4). On a ainsi observé une diminution des taux
sanguins de T4 chez des rats qui avaient été exposés
à des polluants persistants très répandus, y compris
les dioxines, les biphényles polychlorés (BPC) et l'hexachlorure
de benzène. D'autres études ont montré que des
BPC administrés à des rates gravides ou lactantes, dans
des concentrations comparables aux doses causant des déficits
thyroïdiens, avaient provoqué des déficits du neurodéveloppement
chez les ratons. La neurotoxicité des BPC sur le développement
a aussi été observée chez des singes exposés
in utero à ces substances. Des effets sur le neurodéveloppement
ont été induits chez des rats rendus fortement hypothyroïdiens
à la suite de l'administration d'un antithyroïdien, le propylthiouracile
(PTU). Ces effets neurotoxiques peuvent être inversés chez
les animaux traités au PTU, par l'administration de la forme
active de l'hormone thyroïdienne (triiodothyronine ou T3). Cette
étude laisse croire que certains effets des BPC sur le neurodéveloppement
pourraient résulter de la perturbation de l'homéostasie
des hormones thyroïdiennes.
Données chez les humains : Le lien entre l'exposition
à des polluants persistants et le neurodéveloppement des
enfants a été examiné dans le cadre de plusieurs
études à grande échelle, visant à estimer
l'exposition de la mère et du ftus et à obtenir
des mesures détaillées des fonctions cognitives, sensorielles
et motrices des enfants. Les résultats de ces études ont
montré de légers retards du neurodéveloppement
associés à l'exposition du ftus aux BPC. Cependant,
ces études n'ont pas toujours examiné les effets d'autres
substances potentiellement neurotoxiques (métaux, dioxines et
furannes, etc.) qui auraient pu être associés à
l'exposition aux BPC. De plus, dans la majorité de ces études,
rien n'a été fait pour tenter d'établir une corrélation
entre le comportement neurologique ou l'exposition à des polluants
persistants et les mesures de la fonction thyroïdienne, d'où
la difficulté de préciser le rôle possible de la
perturbation hormonale. Il convient cependant de noter que les taux
d'exposition aux BPC, qui sont associés aux effets discrets sur
le développement observés chez les humains, sont bien
inférieurs aux taux d'exposition ayant perturbé le neurodéveloppement
chez les rats et les singes. Par ailleurs, les quelques études
ayant examiné le lien entre l'exposition à des polluants
persistants durant la grossesse et la fonction thyroïdienne ont
établi une corrélation entre, d'une part, une légère
diminution des taux sanguins de T4 et/ou une élévation
du taux de thyrotropine (TSH - le signal hypophysaire provoquant la
synthèse et la libération des hormones thyroïdiennes)
chez les enfants et, d'autre part, les concentrations de composés
apparentés aux dioxines (incluant certains BPC) dans le cordon
ombilical ou le sérum de la mère. Tous les taux de T4
et de TSH mesurés durant ces études se situent dans la
fourchette clinique normale, ce qui signifie que les effets ne sont,
au mieux, que légers. On ignore à l'heure actuelle dans
quelle mesure les produits chimiques persistants peuvent nuire au neurodéveloppement
et quels effets, s'il en est, ont ces substances sur l'homéostasie
des hormones thyroïdiennes.
Plausibilité
biologique : Il ne fait aucun doute que la perturbation de la physiologie
de la thyroïde peut nuire au développement du cerveau et
des organes sensoriels. On ignore cependant si l'exposition à
des contaminants persistants peut perturber la physiologie de la thyroïde
chez les enfants au point d'avoir des effets sur le neurodéveloppement.
En effet, les études sur les animaux qui montrent que les BPC,
les dioxines et autres polluants persistants peuvent nuire à
l'homéostasie thyroïdienne chez les rongeurs ne s'appliquent
pas nécessairement aux humains, en raison des différences
dans les protéines sériques liant la T4. L'exposition
des rongeurs aux BPC et autres substances augmente la clairance métabolique
de l'hormone thyroïdienne du sang, cet effet étant causé
par la perturbation de la liaison de la T4 à la transthyrétine
(principale protéine porteuse de la T4 chez les rongeurs) et
par l'augmentation de l'activité catabolique du foie. Chez les
humains, par contre, la principale protéine sérique porteuse
de la T4, la globuline fixant la thyroxine, se lie plus étroitement
à la T4 que la transthyrétine, ce qui explique que le
taux de renouvellement soit beaucoup plus lent chez les humains que
chez les rats et signifie, en retour, que les rats sont beaucoup plus
sensibles à l'hypothyroïdie du fait que la thyroïde
est moins en mesure de remplacer la T4 qui a été éliminée.
Donc, les activateurs de la clairance métabolique risquent moins
de perturber la fonction thyroïdienne chez les humains que chez
les rats. En revanche, une carence en iode ou l'exposition à
des substances perturbant la synthèse des hormones thyroïdiennes
pourrait accroître la sensibilité aux effets des polluants
persistants qui sont liés à l'hypothyroïdie. En résumé,
en l'absence de données directes chez les humains établissant
un lien de causalité entre les taux d'hormones thyroïdiennes,
l'exposition à des produits chimiques présents dans l'environnement
et la perturbation des fonctions physiologiques, il est difficile de
déterminer avec certitude si l'exposition à des produits
chimiques a des effets biologiquement pertinents sur la fonction thyroïdienne
chez les humains.
Conclusion :
Les données indiquent que les substances environnementales influent
sur la fonction thyroïdienne des animaux, lorsqu'elles sont présentes
en concentrations suffisantes. Cependant, les quantités extrêmement
faibles de produits chimiques décelées chez les humains,
et le peu de données faisant état de modifications biologiquement
pertinentes des taux d'hormones thyroïdiennes chez les sujets exposés,
n'appuient pas l'hypothèse voulant que l'exposition à
des produits chimiques persistants perturbe l'homéostasie thyroïdienne
chez les humains.