Biosurveillance
La biosurveillance est une technique scientifique qui permet
aux chercheurs de déterminer les concentrations de composés
naturels et synthétiques dans les tissus humains, comme le sang,
l’urine, le lait maternel ou les cheveux. Il s’agit d’une
technique extrêmement utile, car elle élimine une grande
partie des incertitudes liées à l’évaluation
de la dose réelle qui s’introduit dans l’organisme
d’une personne à la suite d’une exposition environnementale
et qu’elle peut confirmer s’il y a eu ou non exposition à un
produit chimique donné.
La biosurveillance permet ainsi de mesurer directement la présence
d’un produit chimique ou de mesurer la présence de ses
divers métabolites – c’est‑à‑dire
les produits chimiques issus de la dégradation du composé d’origine. À titre
d’exemple, le p,p-DDE (1,1-dichloro-2,2-bis(p‑chlorophényl)éthylène)
est souvent utilisé comme biomarqueur de l’exposition
au DDT (dichlorodiphényltrichloroéthane). Dans d’autres
cas, un changement mesurable de l’activité cellulaire
ou biologique peut servir de biomarqueur de l’exposition;
il peut s’agir par exemple de mesurer l’augmentation des
taux d’enzymes chez une personne qui a été exposée à des
hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP), ou encore la production
de la protéine protectrice métallothionéine après
une exposition au cadmium.
En mesurant ces composés, les scientifiques peuvent obtenir
de précieux renseignements sur l’exposition d’une
personne à un moment précis. Ces renseignements peuvent
ensuite servir à déterminer les niveaux d’exposition
réels dans la population en général, à comparer
l’exposition entre différents sous‑groupes et à mesurer
l’évolution de l’exposition au fil des ans. Une
vaste étude continue, menée par les Centers for Disease
Control (CDC) des États-Unis, met en lumière l’utilité d’une
telle surveillance, dans le rapport National Report on Human Exposure
to Environmental Contaminants (http://www.cdc.gov/exposurereport/).
Les CDC ont ainsi entrepris de mesurer chaque année plus de
148 produits chimiques chez quelque 5 000 personnes.
Les produits chimiques examinés incluent divers métaux,
des hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP), des biphényles
polychlorés (BPC), des phtalates, des phytoœstrogènes,
ainsi qu’une variété de pesticides et d’herbicides.
En mesurant ainsi un large éventail de produits chimiques présents
dans l’environnement dans la population civile, les chercheurs
ont été en mesure d’établir des différences
en fonction de l’âge, du sexe et de l’ethnicité et
de constater que la présence de certains produits chimiques,
comme le plomb et la cotinine (un marqueur de l’exposition à la
fumée de tabac), a diminué depuis la mise en place de
stratégies d’intervention en santé publique. Malheureusement,
les données de biosurveillance sont limitées, en ce qu’elles
ne peuvent déterminer la source d’une exposition, ni depuis
combien de temps la substance est présente dans l’organisme
ou ses effets possibles sur la santé humaine.
De plus, les programmes de biosurveillance ne dépendent souvent
que d’une ou de quelques mesures ou personnes et ne peuvent donc
fournir qu’un portrait « instantané » de
l’exposition. Pour cette raison, la biosurveillance est surtout
utile pour le dépistage des produits chimiques persistants.
Les produits chimiques persistants sont des substances chimiques
liposolubles ou capables de se fixer à diverses protéines
dans l’organisme. Les produits chimiques liposolubles s’accumulent
dans les graisses et, avec le temps, parviennent à un équilibre
avec le sérum sanguin; ils peuvent donc persister dans l’organisme
pendant des mois, voire des années. Ces produits chimiques incluent
les BPC, les dibenzodioxines, les dibenzofuranes et les éthers
diphényliques polybromés (EDP) et ils sont particulièrement
préoccupants du fait qu’ils peuvent être transmis
aux nourrissons par le lait maternel. À l’inverse, les
produits chimiques non persistants sont souvent éliminés très
rapidement de l’organisme, car ces composés ou leurs métabolites
sont hydrosolubles et qu’ils peuvent être excrétés
directement dans l’urine. Le caractère transitoire des
produits chimiques non persistants peut faire en sorte qu’il
soit difficile d’obtenir une évaluation précise
de l’exposition par la biosurveillance, car les mesures obtenues
peuvent ne pas révéler une exposition survenue une semaine,
ni même une journée, auparavant.
Il est en outre souvent difficile d’interpréter les résultats
de la biosurveillance, car la présence d’un produit chimique
ne signifie pas nécessairement qu’il y a un risque accru
d’effets nocifs sur la santé. Grâce aux progrès
technologiques réalisés au cours des dernières
années, les scientifiques peuvent aujourd’hui mesurer
des contaminants présents en très faibles concentrations
dans des échantillons humains – des concentrations souvent
exprimées en parties par million, parties par milliard ou parties
par billion. À titre de comparaison, une partie par milliard
(ppb) équivaut à peu près à une goutte
de colorant alimentaire dans 16 000 gallons d’eau.
Chacun de nous est exposé quotidiennement à des produits
chimiques; les produits chimiques nous donnent accès à de
l’eau potable et à des traitements médicaux efficaces.
Cependant, le seul fait qu’un produit chimique soit présent
dans l’organisme ne signifie pas qu’il soit dangereux et,
en réalité, la plupart des personnes ont dans leur organisme
des taux décelables de nombreux produits chimiques.
Afin de mieux comprendre les taux de contaminants environnementaux
dans la population canadienne, Santé Canada et l’Agence
de santé publique du Canada ont octroyé des fonds à Statistique
Canada pour la conduite de l’Enquête canadienne sur les
mesures de la santé (ECMS). Cette enquête vise à recueillir
des renseignements sur la santé par des mesures physiques directes
et des questionnaires auprès des ménages (à cette
fin, quelque 5 071 participants seront interrogés
entre l’hiver 2007 et l’hiver 2009). En combinant les mesures
directes (comme la pression artérielle, la taille, le poids
et les biomarqueurs des contaminants environnementaux) aux réponses
du questionnaire sur la nutrition, l’usage du tabac, la consommation
d’alcool, les antécédents médicaux, l’état
de santé actuel, les comportements sexuels, le mode de vie et
l’activité physique, les caractéristiques du milieu
et du logement et certaines variables démographiques et socioéconomiques,
l’étude fournira des renseignements utiles qui pourront
servir à la création de données nationales de
référence sur une variété de problèmes
de santé, ainsi que sur l’exposition aux maladies infectieuses
et aux contaminants présents dans l’environnement. De
plus, en ciblant les personnes âgées de 6 à 79 ans
vivant dans des maisons privées dans les dix provinces et les
trois territoires, l’enquête assurera la représentation
d’environ 97 % de la population canadienne.
La biosurveillance est une étape importante pour comprendre
les risques associés aux produits chimiques présents
dans l’environnement. Il s’agit en effet d’une méthode
très efficace d’évaluation de l’exposition,
qui peut réduire les erreurs de classification de l’exposition
dans les études épidémiologiques. Il y a erreur
de classification de l’exposition lorsqu’une personne exposée
est classée parmi les personnes non exposées, ou vice
versa. À titre d’exemple, il peut arriver que l’exposition
professionnelle soit déterminée à partir du poste
qu’occupe une personne; cependant, les titulaires de ce poste
ne sont pas nécessairement tous exposés et certaines
personnes peuvent porter de l’équipement de protection
individuelle qui réduira sensiblement leur exposition. Comme
la biosurveillance est basée sur des mesures directes dans les
tissus corporels, elle permet de confirmer si la personne a été exposée
au contaminant à l’étude et si le contaminant a
traversé la barrière d’absorption. Donc, même
si les données de biosurveillance comportent certaines sources
d’erreur, cette méthode est beaucoup plus exacte que les
autres méthodes d’estimation de l’exposition.
L’évaluation de l’exposition est un important volet
de l’évaluation des risques et, lorsqu’elle est
combinée à d’autres outils comme la détermination
du danger, l’évaluation de la relation dose-réponse et la caractérisation du risque, elle permet aux scientifiques
de quantifier la probabilité d’effet nocif chez une personne
ou dans une population exposée à un contaminant. Et même
si la biosurveillance ne brosse pas un tableau complet du risque, cette étape
est néanmoins très instructive et utile pour réduire
les incertitudes et mieux comprendre les effets sur la santé des
produits chimiques présents dans notre environnement.