Évaluation de l'exposition
L'évaluation de l'exposition est le processus qui consiste à
mesurer ou à estimer l'intensité, la fréquence
et la durée de l'exposition des humains à un agent qui
est actuellement présent dans l'environnement, ou à estimer
une exposition hypothétique susceptible d'être provoquée
par le rejet de nouvelles substances chimiques dans l'environnement.
L'évaluation de l'exposition s'appuie sur des mesures environnementales
(taux dans l'air, l'eau, le sol, les aliments, etc.) et physiologiques
(taux dans des échantillons de sang, d'urine et de tissus) qui,
toutes deux, fournissent des données essentielles pour les études
sur la faune, les études épidémiologiques et les
études expérimentales.
L'évaluation
de l'exposition peut fournir une représentation exacte de la
dose reçue. Cependant, même si le sujet a été
exposé à une concentration donnée, la concentration
efficace à laquelle les organes, les tissus et les cellules seront
véritablement exposés variera en fonction de nombreux
facteurs. Ainsi, la substance chimique doit persister assez longtemps
dans l'environnement pour qu'il y ait interaction avec un organisme
(exposition) et sa durée de vie dans l'environnement, après
son rejet, variera en fonction de ses propriétés biochimiques
(solubilité dans l'eau, thermosensibilité, photosensibilité).
Les BPC, par exemple, sont des composés chimiques stables qui
peuvent persister de nombreuses années dans l'environnement.
La dégradation naturelle des BPC dépend de leur teneur
en chlore : plus la teneur en chlore est élevée, moins
le composé sera dégradable dans le sol; par contre, leur
photodégradation dans les plans d'eau et l'atmosphère
augmentera. La demi vie dans l'atmosphère des petits BPC à
plus faible teneur en chlore varie de 10 à 25 heures de soleil
direct, alors qu'elle est d'environ six ans pour les BPC à plus
forte teneur en chlore.
Source d'exposition
Diverses sources peuvent contribuer à l'exposition à des
toxiques endocriniens, à la fois naturels et artificiels. Ainsi,
les humains sont exposés à des perturbateurs endocriniens
naturels comme les phytoestrogènes, par la consommation de produits
végétaux. Ils peuvent aussi être exposés
involontairement à des toxiques endocriniens de synthèse
à la suite de la consommation d'eau ou d'aliments contaminés
ou d'un contact avec de l'air ou un sol contaminé. L'exposition
volontaire à des toxiques endocriniens de synthèse peut
résulter de l'utilisation de produits du commerce qui contiennent
des toxiques endocriniens, par exemple des détergents, des pesticides,
des additifs alimentaires, des suppléments à base d'herbes
médicinales, des cosmétiques et des médicaments.
Les BPC, par exemple,
sont essentiellement présents dans l'atmosphère en phase
vapeur, mais une faible proportion est présente à l'état
particulaire, cette dernière proportion variant de façon
inversement proportionnelle à la température ambiante
et à la pression de vapeur des BPC. On obtient une plus forte
proportion de BPC à l'état particulaire lorsque la température
ambiante et la pression de vapeur diminuent. Les BPC peuvent en outre
être dispersés dans l'atmosphère et changer de phases
sous l'effet des fluctuations de la température et de la pression
de vapeur, et contaminer ainsi les eaux de surface ou le sol.
Les organismes vivants
sont une importante source de toxiques endocriniens. Des toxiques endocriniens
persistants, comme les BPC ou le DDT, peuvent contaminer des végétaux
et des petits organismes qui seront ensuite consommés par de
plus gros animaux. Cette progression le long de la chaîne alimentaire,
selon laquelle chaque animal consomme des quantités croissantes
d'espèces contaminées provenant des maillons inférieurs
de la chaîne alimentaire, a pour effet d'amplifier la concentration
du contaminant consommé : c'est ce qu'on appelle la bioaccumulation
ou bioamplification. Des taux élevés de toxiques endocriniens
persistants (BPC, DDT) ont été décelés dans
des oiseaux carnivores, des phoques, des baleines et des ours blancs.
Comme l'eau est une importante source de toxiques endocriniens, la faune
ou les animaux aquatiques qui dépendent de ces espèces
pour se nourrir présentent des taux de contamination plus élevés
que la faune terrestre. De plus, comme ces composés chimiques
persistants sont lipophiles (liposolubles), les organismes à
forte teneur en lipides ont tendance à présenter des taux
de contamination plus élevés.

Voies d'exposition
Il existe trois principales voies d'exposition aux contaminants chimiques,
à savoir les voies cutanée (absorption par la peau), respiratoire
(inhalation) et gastro intestinale (ingestion). Le mode de pénétration
d'une substance chimique dans l'organisme dépend des propriétés
de cette substance et de la biologie de l'organisme. Les composés
chimiques hydrophobes (insolubles dans l'eau) peuvent être absorbés
par la peau - c'est le cas par exemple des BPC et du DDT. D'autres composés
chimiques volatils, qui existent à l'état gazeux, peuvent
être inhalés; le poisson, par exemple, peut être
exposé à des substances chimiques qui s'introduisent par
ses branchies durant la respiration.
Pour la plupart
des vertébrés, la voie gastro intestinale est la principale
voie d'exposition. Les herbivores (animaux qui se nourrissent de végétaux)
sont exposés à des phytoestrogènes provenant de
la consommation de végétaux, alors que l'exposition des
carnivores résulte de la consommation d'animaux contaminés.
Ces deux exemples illustrent le phénomène de bioaccumulation,
selon lequel il y a amplification des substances toxiques le long de
la chaîne alimentaire. Les bactéries présentes dans
le tube digestif peuvent elles aussi contribuer à l'exposition
à des contaminants. De plus, certains contaminants peuvent se
décomposer et former d'autres congénères (membres
d'une famille chimique) plus ou moins actifs sur le plan biologique.
Enfin, différents facteurs, notamment le pH du tube digestif
et le temps de digestion, influent sur la structure chimique des substances
toxiques et donc sur leur activité biologique.
L'allaitement est
une autre importante voie d'exposition alimentaire. Il a en effet été
démontré que les toxiques endocriniens et d'autres produits
chimiques sont sécrétés dans le lait maternel de
bon nombre d'espèces. Or comme ces substances chimiques conservent
souvent leur activité biologique, elles peuvent être néfastes
pour les descendants allaités. Là encore, bon nombre de
facteurs influent sur la concentration de substances chimiques présentes
dans le lait maternel, notamment l'âge de la mère, le poids,
le nombre de naissances, la durée de l'allaitement et la teneur
en matières grasses du lait. Comme la plupart des substances
toxiques s'accumulent graduellement sous l'effet de l'alimentation,
on peut s'attendre à ce que la bioaccumulation des substances
toxiques augmente avec l'âge. Cependant, c'est davantage le poids
de la mère, ou plutôt la teneur en matières grasses,
qui contribue à l'accumulation des substances chimiques dans
le lait, car les substances chimiques lipophiles persistantes s'accumulent
dans les dépôts de graisses. Parmi les facteurs qui réduisent
la charge corporelle de contaminants, mentionnons le nombre de naissances
et la durée de l'allaitement. Les premiers nés seront
donc exposés à une plus forte concentration de produits
chimiques provenant du lait maternel que les autres enfants. De même,
une période d'allaitement plus longue aura pour effet d'accroître
l'exposition des descendants, mais de réduire la charge corporelle
de contaminants chez la mère. De fait, certaines espèces
peuvent, par le biais de l'allaitement, réduire leur charge corporelle
de contaminants dans une proportion pouvant atteindre 60 % et même
80 %. Par ailleurs, les espèces dont le lait a une forte teneur
en matières grasses peuvent transmettre davantage de substances
toxiques liposolubles à leurs descendants par l'allaitement que
les espèces dont le lait a une teneur moindre en matières
grasses. Enfin, les phytoestrogènes sont souvent présents
à la fois dans le lait maternel et le lait de vache. L'aliment
d'allaitement à base de soja est un succédané populaire
du lait de vache. Cependant, le lait de soja contient beaucoup plus
de phytoestrogènes que le lait d'origine animale et on ignore
si l'exposition aux phytoestrogènes par la consommation de succédané
à base de soja présente un risque pour la santé
humaine.
Une fois à
l'intérieur de l'organisme, les contaminants atteignent les organes
et les tissus par la circulation sanguine, et les analyses sanguines
visant à mesurer la concentration d'un contaminant donné
constituent une méthode acceptée pour évaluer l'exposition.
Ces analyses sont moins invasives que d'autres formes d'échantillonnage
et sont souvent utilisées à des fins de surveillance.
Cependant, les taux de contaminants dans le sang sont souvent bien inférieurs
à ceux mesurés dans les tissus. Il est donc essentiel
de déterminer la répartition des substances toxiques pour
estimer l'exposition. Il y a toujours une partie des substances toxiques
qui sont liées aux protéines plasmatiques et d'autres
qui sont libres dans le sang, les tissus adipeux (graisses) et les tissus
ou organes. Or selon la méthode utilisée, il est possible
que les analyses ne révèlent que la quantité de
la substance toxique qui est présente sous forme non liée,
ce qui aura pour effet de sous estimer l'exposition totale. Les substances
chimiques lipophiles sont transportées dans le sang en étant
liées à des protéines porteuses ou des protéines
plasmatiques, similaires aux hormones endogènes. Comme bon nombre
de récepteurs endocriniens se trouvent à l'intérieur
des cellules, les substances chimiques doivent être libres pour
passer des capillaires aux cellules et exercer leurs effets. C'est donc
la fraction libre de ces substances chimiques qui est considérée
biologiquement active. Au nombre des protéines qui lient des
hormones, mentionnons les globulines fixant les stéroïdes
(SHBG) et les protéines non spécifiques comme les albumines.
Par ailleurs, différents toxiques endocriniens auront des interactions
uniques avec les protéines plasmatiques, selon le type de protéines
plasmatiques et la cinétique d'association (liaison) et de dissociation
avec ces protéines. Donc, la quantité de substance toxique
biologiquement disponible variera en fonction de la concentration de
protéines plasmatiques dans le sang, du type de protéine,
du débit plasmatique, ainsi que de la cinétique de liaison
entre les contaminants et les protéines plasmatiques.
Obstacles à l'exposition
Le corps possède des barrières naturelles qui le protège
contre l'introduction de substances chimiques et biologiques. Il peut
s'agir de barrières physiques (peau), biochimiques (pH), enzymatiques
(enzymes) et chimiques (membranes cellulaires hydrophobes). Les principales
barrières internes visent à protéger les organes
les plus sensibles contre l'effet des médicaments et des substances
chimiques. Le cerveau, par exemple, est protégé par la
barrière hémato encéphalique, laquelle est constituée
de cellules spécialisées solidement liées entre
elles et de cellules gliales. Les capillaires y sont étroitement
serrés, pour éviter le passage de la plupart des composés.
De fait, pour traverser cette barrière, les substances toxiques
doivent passer directement à travers la paroi capillaire, laquelle
est dépourvue de pores à cet endroit, contrairement aux
capillaires dans les autres organes. La barrière empêche
le transfert de médicaments et de composés hydrophiles
(hydrosolubles), de l'appareil circulatoire au cerveau. Cependant, les
substances toxiques lipophiles peuvent traverser la paroi capillaire
et certaines ont été décelées dans le cerveau
des humains et des animaux. Notons enfin que les aires du cerveau qui
contrôlent la fonction de reproduction se trouvent à l'extérieur
de la barrière hémato encéphalique et ne sont donc
pas protégées.
Le ftus qui
se développe est très sensible aux effets d'une exposition
à des substances toxiques et chimiques. Le placenta crée
une barrière qui empêche le transfert de certains composés,
de la mère au ftus. Cette barrière est constituée
d'un réseau de vaisseaux sanguins de la mère, lesquels
sont séparés de ceux du ftus par des membranes cellulaires.
Comme pour la plupart des membranes cellulaires, les substances lipophiles
traversent facilement la barrière placentaire, tandis que la
diffusion des substances hydrophiles se fait plus difficilement. Or
comme bon nombre de substances toxiques endocriniennes sont lipophiles,
le placenta n'empêche pas le transfert de ces substances de la
mère au ftus.
Période
d'exposition
La période d'exposition est un paramètre essentiel pour
comprendre la relation dose réponse des substances toxiques pour
le système endocrinien. La documentation scientifique offre de
nombreux exemples où l'âge au moment de l'exposition est
un des facteurs de risque. À titre d'exemple, la perturbation
endocrinienne durant la période de formation du cerveau risque
d'altérer le comportement de façon permanente, tandis
qu'une exposition similaire pourrait n'avoir aucun effet sur un cerveau
pleinement développé. De façon générale,
les organes qui se développent sont sensibles aux attaques par
des substances chimiques et les périodes
critiques d'exposition incluent le développement du ftus,
l'enfance, l'adolescence et d'autres périodes de sensibilité.
Il faut donc tenir compte de la période d'exposition au moment
de déterminer le risque que présente une substance toxique
particulière. De même, il faut choisir les modèles
animaux en fonction de leur physiologie comparée durant ces périodes
sensibles du développement. Cependant, la période d'exposition
est une variable complexe, car plusieurs années peuvent s'écouler
entre l'exposition à une substance toxique et la manifestation
d'un effet décelable. Un grand nombre d'études épidémiologiques
tentent de déterminer l'exposition du ftus à des
substances toxiques au moyen de questionnaires rétrospectifs
que les mères remplissent bien des années après
l'exposition, dans bien des cas après la manifestation d'un effet
indésirable chez leurs descendants. La mise au point de modèles
animaux appropriés pourrait donc s'avérer un outil précieux
pour mieux évaluer l'importance de la période d'exposition
et pouvoir ensuite appliquer ces résultats aux humains, par extrapolation.
L'évaluation
du risque comporte les quatre étapes suivantes : identification
du danger, évaluation dose-réponse,
et caractérisation du risque.