Identification du danger
L'identification du danger fait référence au processus
qui vise à déterminer si l'exposition à une substance
donnée (p. ex., un produit chimique) peut causer un effet indésirable
précis sur la santé. Les dangers peuvent être identifiés
au moyen d'enquêtes épidémiologiques, d'études
toxicologiques ou d'autres moyens.
Épidémiologie
L'épidémiologie désigne l'étude des populations
qui a pour but de déterminer la fréquence et la répartition
des maladies et de mesurer les risques. Les études épidémiologiques
peuvent varier de simples observations cliniques sur les effets nocifs
chez des groupes de patients, à des études descriptives
sur les taux de mortalité et de morbidité ou à
des études analytiques plus poussées visant à valider
des hypothèses précises concernant des liens de causalité.
Les études épidémiologiques ont l'avantage de renseigner
sur les dangers pour la santé évalués directement
chez les humains. Ce type d'études comporte toutefois des limites
qui ont trait notamment à la sensibilité limitée
de certains protocoles d'étude, ainsi qu'à la difficulté
de déceler les effets mineurs. Il devient en outre de plus en
plus difficile de faire des études sur les toxiques environnementaux,
car on ne peut exposer délibérément des sujets
humains à des substances toxiques pour observer les effets nocifs
qui pourraient en résulter. De fait, la majeure partie des données
empiriques qui établissent un lien entre des perturbateurs chimiques
endocriniens et des effets nocifs sur la santé proviennent d'études
sur des populations humaines qui ont été accidentellement
exposées à des substances toxiques (p. ex., contamination
par les BPC à Seveso, en Italie) ou sur de petits groupes de
la population qui y sont exposés à cause de leur travail
(opérateurs antiparasitaires) ou de leur régime alimentaire
(poisson contaminé).
Parmi les autres
limites des études épidémiologiques, mentionnons
la difficulté créée du fait qu'il peut y avoir
exposition simultanée à une variété de dangers,
les effets de confusion potentiels dus à la présence dans
l'environnement de dangers insoupçonnés, la pertinence
des données sur l'exposition, ainsi que l'incapacité relative
des études même de taille modérée de déceler
des effets mineurs. Contrairement aux expériences contrôlées,
les humains sont exposés de façon continue à une
abondance de substances toxiques, et non pas à une seule. Aussi
devient-il difficile de déterminer qu'une substance toxique précise
est la cause d'un problème de santé, car l'exposition
à d'autres substances toxiques pourrait aussi y avoir contribué.
Une autre difficulté
majeure associée à l'étude des toxiques environnementaux
a trait à la longue période qui précède
souvent la manifestation d'une maladie. Comme il doit y avoir eu exposition
quelconque avant d'entreprendre une étude épidémiologique,
il est impossible de prévoir les effets nocifs d'une nouvelle
substance avant son introduction dans l'environnement. Les études
épidémiologiques ne suffisent donc pas, à elles
seules, à étayer un modèle réglementaire
purement préventif et elles servent sans doute plus souvent à
appuyer des décisions en matière de santé publique
qu'à les initier.
Toxicologie
On a souvent recours aux essais toxicologiques menés dans des
conditions contrôlées en laboratoire pour identifier les
dangers potentiels pour la santé humaine. La toxicologie consiste
en l'étude de substances toxiques chez les humains, ou chez des
animaux de laboratoire utilisés à la place d'humains.
Bien qu'il existe un grand nombre de tests hautement sensibles pouvant
servir à l'évaluation d'un large éventail d'effets
nocifs, incluant la toxicité, le métabolisme des substances
chimiques et les effets cancérogènes, il demeure difficile
de déterminer si une substance perturbera la physiologie normale
du système endocrinien, et ce pour plusieurs raisons. Premièrement,
les essais toxicologiques sont réalisés sur des animaux
de laboratoire qui servent de " modèles " du système
humain. Certes, les modèles animaux sont utiles pour évaluer
les effets toxiques et cancérogènes potentiels d'une substance
chimique. Cependant, pour évaluer adéquatement l'interaction
entre une substance chimique et le système endocrinien, la physiologie
du modèle animal doit être très similaire à
celle des humains. Deuxièmement, bon nombre des effets attribués
à la perturbation endocrinienne - y compris la stérilité,
le cancer et les troubles neuro cognitifs - peuvent difficilement être
extrapolés ou transposés de l'animal à l'humain
en raison de leur étiologie multifactorielle. Troisièmement,
bien qu'il existe des tests sur les animaux pour évaluer les
anomalies du comportement, aucun test ne permet de déterminer
les effets de substances chimiques sur le développement cognitif.
Même si les
études toxicologiques menées en laboratoire ne présentent
que des renseignements indirects sur les risques pour la santé
humaine, elles peuvent fournir de précieux renseignements sur
le potentiel toxique des substances chimiques présentes dans
l'environnement. Il faut néanmoins poursuivre le développement
de modèles animaux appropriés, pouvant servir à
l'étude des maladies et des perturbations endocriniennes.
Écologie
Un grand nombre de substances ont été qualifiées
de perturbateurs endocriniens potentiels, sur la base d'études
écologiques réalisées sur la faune, et de nombreux
exemples témoignent d'effets nocifs chez des espèces fauniques
vivant dans des milieux pollués par des substances toxiques.
Et comme ces effets nocifs sont absents chez des espèces fauniques
similaires qui vivent des milieux non pollués, on présume
que ces effets sont dus à l'exposition au polluant. Cependant,
dans bon nombre de ces études sur la faune, les milieux pollués
contiennent un mélange de produits chimiques, dont quelques-uns
seulement sont qualifiés de " perturbateurs endocriniens
". Il est donc difficile d'associer les effets nocifs observés
à l'exposition à un agent chimique précis.
Identification des perturbateurs endocriniens
La classification d'un groupe de toxiques environnementaux comme étant
des perturbateurs est une des tâches les plus difficiles dans
ce domaine. Un perturbateur endocrinien est une substance, ou un mélange
de substances, exogènes qui altèrent une ou plusieurs
fonctions du système endocrinien et provoque de ce fait des effets
indésirables sur la santé d'un organisme intact ou de
ses descendants, ou de populations ou sous populations. Cependant, les
toxiques environnementaux soupçonnés d'avoir des effets
nocifs en perturbant le système endocrinien (c. à d.,
les BPC, les dioxines et les phtalates) sont en fait un groupe diversifié
de substances chimiques dont la structure, les propriétés
biochimiques et les mécanismes d'action proposés diffèrent.
De plus, alors que le terme BPC fait référence à
tout groupe d'hydrocarbures aromatiques chlorés toxiques, utilisés
dans diverses applications commerciales, les congénères
des BPC ne sont pas tous des perturbateurs endocriniens. On ne peut
donc pas se fier à la catégorie chimique pour déterminer
les substances toxiques susceptibles d'être des perturbateurs
endocriniens, et l'identification de ces substances doit s'appuyer sur
une démarche systématique séquentielle basée
sur les critères fréquemment utilisés pour identifier
les substances chimiques ayant des propriétés toxiques
ou cancérogènes (par exemple le mécanisme d'action,
l'analyse structure activité, le métabolisme, la pharmacocinétique
et le poids de la preuve).
Mécanisme
d'action
Les perturbateurs endocriniens agiraient de plusieurs façons
sur les récepteurs des hormones endogènes. Les substances
toxiques peuvent ainsi se fixer aux récepteurs hormonaux et avoir
un effet inhibiteur compétitif avec les hormones endogènes.
En se liant ainsi aux récepteurs hormonaux, les substances toxiques
peuvent déclencher la cascade habituelle de signaux intracellulaires
à l'origine de l'expression des gènes et de la synthèse
de protéines. Ces substances toxiques, ou agonistes, sont qualifiés
de façon générale de composés strogéniques,
car ils jouent le même rôle que les hormones endogènes
en se liant aux récepteurs des strogènes. Au nombre
des substances toxiques strogéniques, mentionnons les pesticides,
le bisphénol A et B, le chlordécone, le méthoxychlore,
l'octylphénol et le nonylphénol. Différents tests
in vitro peuvent être utilisés pour mesurer l'activité
strogénique, par exemple le test de liaison aux récepteurs
strogéniques (RE), le test de prolifération des
cellules du cancer du sein et l'activation transcriptionnelle. Les phytoestrogènes,
qui sont présents dans une variété de végétaux
dont le soja (isoflavanoïdes), des baies, des fruits, des grains,
des légumes et des noix (lignans), constituent une autre source
d'exposition à des produits chimiques strogéniques.
Certaines substances
toxiques à action strogénique semblent agir sur
le système endocrinien d'une manière fort complexe. Les
récepteurs hormonaux se divisent en fait en familles de récepteurs
dont chaque membre se distingue par des propriétés légèrement
différentes. Ainsi, la famille des récepteurs strogéniques
compte deux principaux membres, ou isoformes, à savoir les récepteurs
ER- et ER- r, lesquels sont répartis dans différents tissus
à travers l'organisme. Certaines substances toxiques déclencheront
différents effets, selon l'isoforme sur laquelle elles agissent.
À titre d'exemple, un des métabolites du méthoxychlore
a une activité strogénique et agit sur le récepteur
ER- mais c'est aussi un puissant antagoniste du récepteur ER-
de sorte qu'il inhibe l'activité strogénique. Le
méthoxychlore est également un antiandrogène, car
il peut inhiber les récepteurs des androgènes (AR).
Les mammifères
semblent posséder un seul récepteur des androgènes
(AR). La vinclozoline, un fongicide, est un antiandrogène et
ses métabolites (M1 et M2) inhibent de façon compétitive
la liaison des androgènes endogènes aux récepteurs
androgéniques. Contrairement au méthoxychlore, la vinclozoline
et ses métabolites n'agissent pas en plus sur les récepteurs
des strogènes, bien qu'il soit possible que la vinclozoline
puisse avoir une faible affinité pour le récepteur de
la progestérone. D'autres substances toxiques affichent une activité
antiandrogénique; c'est le cas notamment du p,p' DDE (un métabolite
du DDT), d'un métabolite du méthoxychlore, du fénitrothion
(un organophosphate) et du fongicide procymidone.
Certains BPC, PCDF
et dioxines (p. ex. la TCDD) agissent sur le récepteur des arylhydrocarbures
(AhR) et stimulent les voies de signalisation, l'expression du facteur
de croissance et l'activité enzymatique. Le AhR est un récepteur
protéique situé dans le cytoplasme des cellules. Comme
les agonistes des AhR peuvent interagir avec de multiples voies de transduction
de signaux, et induire ou inhiber une variété de produits
géniques, ils peuvent provoquer un large éventail d'effets
biologiques.
Cependant, ce ne
sont pas toutes les substances toxiques qui perturbent le système
endocrinien en agissant directement sur les récepteurs hormonaux;
d'autres en effet inhibent la synthèse, le transport ou le métabolisme
des hormones. L'aromatase est une enzyme importante dans la synthèse
des hormones, qui transforme les androgènes en strogènes.
Donc, l'inhibition de l'aromatase augmenterait le rapport androgènes-strogènes
et il a été démontré que certains fongicides
causent la stérilité en inhibant l'aromatase.
D'autres substances
toxiques déclenchent des cascades signalétiques qui ont
pour effet de modifier la structure biochimique du récepteur
hormonal. La " phosphorylation " fait référence
à l'ajout d'un groupement phosphate par une enzyme nommée
protéine kinase. Or la phosphorylation d'un composé, par
exemple un récepteur hormonal, modifie les propriétés
biochimiques de ce composé, y compris ses interactions avec les
autres molécules, ses propriétés de liaison et
ses fonctions. Certaines hormones ont également besoin de composés
ou de complexes accessoires pour fonctionner normalement, et la perturbation
de la libération de ces complexes cellulaires nécessaires
à l'activité hormonale est un autre mécanisme d'action
possible des substances chimiques toxiques.
Comme on peut le
constater, il est difficile de classer les perturbateurs endocriniens
en fonction de leur mécanisme d'action, car les substances toxiques
peuvent perturber le système endocrinien à plusieurs niveaux
et modifier de ce fait les fonctions hormonales normales de l'organisme.
Cependant, la désignation " perturbateur endocrinien "
devrait s'appliquer aux substances toxiques dont le mécanisme
d'action, similaire à ceux décrits dans la présente
rubrique, est susceptible de provoquer des effets indésirables
en perturbant le système endocrinien.
Analyse structure-activité
L'analyse structure activité repose sur le fondement voulant
que la structure chimique d'un composé peut servir de paramètre
pour prévoir l'activité du composé ou sa fonction.
Dans certains cas, la structure chimique d'un composé peut permettre
d'en prévoir la toxicité ou la cancérogénicité.
À titre d'exemple, le nombre d'anneaux aromatiques dans les hydrocarbures
polycycliques, ou le nombre d'atomes de chlore dans les hydrocarbures
chlorés, a été utilisé pour établir
la puissance relative de certains produits chimiques. Cependant, la
structure en soi ne suffit pas à prévoir le degré
potentiel de perturbation endocrinienne et plusieurs catégories
de produits chimiques (organochlorés, phtalates, dioxines, etc.)
aux structures très différentes ont été
qualifiées de perturbateurs endocriniens potentiels.
De même, les
substances toxiques qui imitent ou bloquent l'activité hormonale
n'ont pas toujours une structure similaire à l'hormone endogène.
De fait, une des caractéristiques des toxiques environnementaux
est leur absence de motif structural commun. Même si les composés
chimiques contiennent généralement un anneau aromatique
et que bon nombre d'entre eux possèdent des atomes de chlore,
il est en général difficile d'attribuer des particularités
structurales génériques à un perturbateur endocrinien
" type " (structures).
Structurales
génériques à un perturbateur endocrinien
Les
dosages par liaison compétitive servent à déterminer
si un composé peut faire concurrence au ligand endogène
pour le récepteur hormonal. La constante de liaison (Kb) mesure
l'affinité du ligand pour le récepteur et peut être
utilisée pour comparer la puissance d'un composé à
celle d'autres ligands, y compris l'hormone endogène, étant
donné que la perturbation endocrinienne résulterait de
la liaison du présumé toxique endocrinien au récepteur
hormonal. Les essais de liaison peuvent être réalisés
avec les récepteurs ER ou AR du rat, de la souris ou de l'humain.
Ce type d'essais comporte toutefois des limites qui ont trait notamment
à la solubilité dans le milieu de culture, à l'incapacité
de faire la distinction entre les agonistes et les antagonistes, à
l'absence de capacité métabolique et au risque de dégradation
du récepteur.
Pour leur part,
les dosages fonctionnels sont sans doute plus utiles pour prévoir
le degré de perturbation endocrinienne que la structure chimique.
Ces dosages visent d'abord à identifier et à caractériser
les effets qui intensifient, imitent ou inhibent les processus hormonaux
de type strogénique ou androgénique. Idéalement,
il faudrait que les dosages fonctionnels puissent déceler de
multiples interactions hormonales, évaluer les paramètres
chez de multiples espèces et prévoir les effets à
long terme ou à retardement, pour être en mesure caractériser
les substances toxiques endocriniennes potentielles.
Le dosage du gène
rapporteur est un autre test, qui sert à déceler l'activité
transcriptionnelle provoquée par la liaison du produit chimique
au récepteur hormonal. Normalement, la liaison du ligand endogène
au récepteur hormonal déclenche la transcription, ou la
synthèse, de l'ARN, laquelle est suivie de la traduction de l'ARNm
pour produire une protéine. Il peut toutefois être difficile
de détecter la transcription endogène estrogéno
dépendante, car il est possible que la transcription et la traduction
du produit génique fassent intervenir de multiples voies hormonales.
Donc, la détection de la protéine induite par l'activation
du récepteur se fait en transfectant (introduisant) un gène
" rapporteur " dans le génome de la cellule. La transcription
et la traduction de ce gène rapporteur produisent une protéine
identifiable et facile à détecter, qui permet de confirmer
l'activation fonctionnelle du récepteur hormonal. Ces tests utilisent
le récepteur strogénique humain des cellules MCF-7
pour évaluer la régulation de la transcription d'un gène
rapporteur codant pour une enzyme exogène facile à mesurer
dans un lysat cellulaire. La luciférase et la bêta-galactosidase
sont deux produits souvent utilisés, qui sont issus de gènes
rapporteurs. Au moment de la traduction, l'enzyme luciférase
- une protéine luminescente - réagit avec le substrat
et les cofacteurs ajoutés au milieu de culture, en émettant
un faisceau de lumière facile à détecter. La bêta-galactosidase,
une autre enzyme, réagit elle aussi avec le substrat et les cofacteurs
présents dans le milieu de culture pour produire une substance
pouvant être décelée par un changement de couleur.
Enfin, le test de
prolifération des cellules MCF-7 est un autre dosage biologique
qui peut être utilisé pour déceler la présence
de produits chimiques à action strogénique. Les
cellules MCF 7 contiennent en effet divers gènes régulés
par les strogènes, qui stimulent la prolifération
(augmentation de la réplication des cellules) sous l'action des
strogènes. Les présumées substances toxiques
sont ajoutées au milieu de culture, et les changements dans le
nombre de cellules sont évalués après six jours.
Comme elles stimulent la croissance cellulaire, les substances strogéniques
provoquent la prolifération des cellules MCF-7 en culture. Cependant,
en raison des risques d'interactions au niveau des voies de transduction
des signaux, il peut arriver qu'il y ait induction de la prolifération
même si le composé à l'étude n'a pas d'effet
strogénique.
L'évaluation
du risque comporte aussi les étapes suivantes :évaluation
dose-réponse, évaluation
de l'exposition et caractérisation
du risque.