Rapports
Évaluation
mondiale de l'état de la science sur les perturbateurs endocriniens
OMS 2002
L'Organisation mondiale
de la santé (OMS) vient de faire paraître un rapport exhaustif
intitulé " Global Assessment of the State-of-the-Science
of Endocrine Disruptors ", qui examine l'état actuel des
connaissances scientifiques sur la modulation endocrinienne. Le rapport
de l'OMS propose une vue d'ensemble exhaustive et instructive sur l'endocrinologie
et la toxicologie endocrinienne, deux domaines liés aux concepts
de la modulation endocrinienne. On y fait l'interprétation d'études
de cas qui illustrent la modulation endocrinienne chez la faune et les
humains, en examinant avec soin les données sur le rôle
des substances qui agissent sur le système endocrinien.
L'évaluation
de l'exposition est un des éléments clés des études
sur la modulation endocrinienne. Durant les périodes sensibles
du développement (développement de l'embryon et du ftus,
enfance et adolescence), au cours desquelles se produit la " programmation
" du système endocrinien, une exposition à des substances
agissant sur le système endocrinien peut entraîner des
changements permanents dans le fonctionnement des signaux de stimulation
ou d'inhibition ou dans la sensibilité à ces signaux.
À l'âge adulte, par contre, l'exposition peut être
compensée par les mécanismes normaux d'homéostasie
et n'avoir aucun effet nocif. Malheureusement, on ne possède
souvent aucune donnée sur l'exposition durant ces périodes
du développement, d'où la difficulté de tirer des
conclusions sur les effets nocifs résultant de l'exposition aux
substances à action endocrine.
La dose administrée
est un autre élément soulevé dans ce rapport. Les
substances à action endocrine (SAE) agissent en simulant ou en
bloquant l'action des hormones endogènes (c.-à-d., les
strogènes et les androgènes), qui sont beaucoup
plus puissantes que les hormones exogènes ou synthétiques.
Ceci soulève une question importante quant à la pertinence
d'étudier l'exposition aux SAE si, à cause de la très
faible puissance de ces substances, leurs effets nocifs ne sont observés
qu'à des concentrations très élevées. Il
est possible également que la sensibilité à différentes
doses de SAE varie selon le stade du développement. D'autres
études devront être menées pour examiner le mode
d'action des principales substances à action endocrine à
des doses réalistes sur le plan environnemental, durant les périodes
sensibles du développement et après une exposition à
long terme.
La quantification
de l'exposition aux substances à action endocrine peut se faire
de diverses façons, notamment en mesurant les taux sériques
ou les concentrations dans les tissus adipeux ou par la modélisation
de la pharmacocinétique pour estimer l'exposition. Malheureusement,
bon nombre d'études ne présentent aucune donnée
sur l'exposition, ou les données disponibles ne sont pas normalisées,
ce qui fait qu'il est difficile de comparer des études similaires.
Or il est essentiel d'avoir des données sur l'exposition pour
conclure que l'exposition à des substances à action endocrine
a des effets négatifs sur la santé humaine. Les autres
lacunes méthodologiques générales ont trait à
la très petite taille des échantillons, aux critères
qui sous-tendent le diagnostic des maladies, à la présence
de facteurs confusionnels, ainsi qu'à l'utilisation de statistiques
d'inclusion pour l'analyse des études.
Les études
sur la faune servent de systèmes-sentinelles pour évaluer
l'exposition des humains aux substances à action endocrine; il
convient toutefois d'interpréter prudemment les résultats
de telles études, car seulement quelques espèces ont été
étudiées et que celles-ci sont souvent biologiquement
très différentes des humains. De plus, comme dans le cas
des études chez les humains, les liens de causalité manifestes
mettant en cause une exposition à des SAE font référence,
dans bien des cas, à des régions hautement contaminées
et donc à une exposition à de fortes doses de SAE. Dans
l'ensemble, les données ne sont souvent pas concluantes et il
faudra recueillir d'autres renseignements sur la physiologie de base
de ces animaux.
Le rapport de l'OMS
cite plusieurs aspects de la santé humaine sur lesquels les SAE
peuvent avoir des effets nocifs, notamment le système reproducteur
(qualité des spermatozoïdes/fonction des testicules, fécondité
et fertilité, avortement spontané, sex-ratio, anomalies
du système reproducteur masculin, endométriose, puberté
précoce, ovaires polykystiques et perturbation des fonctions
de la prostate), le système nerveux, le système immunitaire
ainsi que les cancers hormonodépendants (sein, endomètre,
testicules et ovaires). En général, les données
sur les humains ne permettent pas d'établir de lien de causalité
manifeste, mais suscitent néanmoins des inquiétudes générales.
En raison des nombreux écarts méthodologiques (données
recueillies à différentes périodes, différences
dans les protocoles expérimentaux, évaluations différentes
ou absentes de l'exposition, absence d'évaluations durant les
périodes critiques du développement, dose d'exposition),
il est difficile de comparer des études en vue d'établir
des liens de causalité.
Système
reproducteur
Les effets des SAE sur le système reproducteur suscitent de vives
préoccupations. Le rapport de l'OMS conclut que les études
disponibles sur les humains sont dans l'ensemble insuffisantes pour
corroborer l'hypothèse voulant que l'exposition à des
SAE a des effets nocifs sur le système reproducteur. Dans le
cas de certains effets observés (diminution générale
de la qualité des spermatozoïdes et baisse de la fécondité
et de la fertilité), des différences géographiques
et des tendances temporelles (p. ex., variations saisonnières)
pourraient en effet introduire un facteur de confusion. Les troubles
de la reproduction, incluant la qualité des spermatozoïdes,
les anomalies du système reproducteur masculin et le cancer des
testicules, pourraient représenter une série d'effets
découlant d'un seul facteur causal. Il faut étudier plus
à fond les liens possibles entre ces divers effets négatifs.
De même, les données sur le système reproducteur
féminin et les SAE sont relativement rares. L'endométriose
et le délai de conception (fécondité) sont deux
domaines qui méritent d'être étudiés plus
à fond.
Cancer
Il semble que l'incidence des cancers d'origine hormonale soit en hausse;
dans bien des cas, toutefois, on ne peut déterminer avec certitude
si cette hausse est due à l'amélioration des méthodes
de dépistage (p. ex., mammographies, test de dépistage
de l'antigène prostatique spécifique) ou à une
augmentation de l'exposition à des substances à action
endocrine. Bien qu'il soit plausible, sur le plan biologique, que l'exposition
aux SAE cause des cancers d'origine hormonale, les données disponibles
n'établissent pas de lien manifeste. Qui plus est, les études
sur bon nombre de cancers (p. ex., cancers des testicules et de la prostate)
n'ont pas encore examiné le lien avec l'exposition à des
SAE. Par contre, bon nombre d'études ont porté sur le
lien entre le cancer du sein et l'exposition aux SAE et ce lien s'avère
dans l'ensemble faible. D'autres études devront être menées
sur l'incidence du cancer à la suite de l'exposition à
des SAE durant les périodes critiques du développement
(c.-à-d., in utero, enfance, adolescence).
Comportement
neurologique
Les effets des SAE sur le comportement neurologique est un autre sujet
de préoccupation. Une variété d'effets nocifs sur
la santé ont été observés, ceux-ci allant
des déficiences motrices et pertes de mémoire à
des changements subtils dans le comportement. Les effets potentiels
sur le système nerveux en développement sont particulièrement
préoccupants. Les changements dans le comportement neurologique
pourraient être causés par la modulation endocrinienne
des taux d'hormones thyroïdiennes, car des dysfonctionnements thyroïdiens
chez le nouveau-né ont été associés à
des déficits cognitifs à long terme. Cette hypothèse
n'a toutefois pas fait l'objet de tests rigoureux. Il a par ailleurs
été démontré que bon nombre de procédés
liés à la plasticité neuronale, incluant le développement,
la régénération après un traumatisme et
le vieillissement, sont régulés par les hormones stéroïdes,
ce qui laisse croire que le système nerveux pourrait être
sensible à la modulation endocrinienne.
Système
immunitaire
Le système immunitaire pourrait être une autre cible des
substances à action endocrine. Cependant, seuls quelques composés
pouvant causer une immunotoxicité par le biais de la perturbation
endocrinienne ont été identifiés. Ainsi, le diéthylstilbestrol
(DES) a été associé à de faibles changements
immunologiques, à la suite d'une exposition in utero. Comme l'immunotoxicité
du DES se manifeste à des doses pharmacologiques, on peut se
demander si l'exposition à de faibles doses d'strogènes
aurait des effets immunotoxiques. Cette question mérite d'être
étudiée plus à fond.
En plus d'examiner
les données sur les effets de l'exposition aux SAE sur la santé
humaine, le rapport de l'OMS propose un cadre qui définit les
critères de causalité devant servir à l'évaluation
des perturbateurs endocriniens. Ce cadre inclut la formulation d'une
hypothèse, l'évaluation des données scientifiques
(temporalité, force d'association, cohérence, vraisemblance
biologique, preuve de rétablissement) et la détermination
de la rigueur globale des données. Ce cadre structuré
s'appuie sur les principes des méta-analyses qualitatives pour
tenter de rapprocher des résultats différents provenant
de différentes études.
Les conclusions
générales qui se dégagent du rapport de l'OMS s'énoncent
comme suit :
- Les pays en
développement devraient être mieux représentés
dans les études épidémiologiques, afin d'améliorer
nos connaissances sur l'évolution des maladies à l'échelle
mondiale.
- Peu de données
laissent croire que l'exposition à des substances chimiques
agissant sur le système endocrinien a des effets nocifs sur
la santé humaine; il existe en revanche suffisamment de données
pour conclure que des effets nocifs à médiation endocrinienne
se sont produits chez certaines populations fauniques.
- De nombreux
effets nocifs sur la santé humaine ont été observés
à la suite d'exposition à de fortes doses. D'autres
études devront être menées pour déterminer
les effets d'une exposition à de faibles doses et d'une exposition
durant les périodes critiques du développement (in utero,
enfance, adolescence).
Enfin, le rapport
de l'OMS énonce certains domaines de recherche générale
à explorer, incluant l'approfondissement des connaissances de
base sur le système endocrinien des espèces fauniques
et des humains, la méthodologie (relation dose-effet), le suivi,
l'identification des perturbateurs endocriniens, ainsi que l'établissement
de bases de données pour mieux surveiller l'évolution
des maladies à l'échelle mondiale.
Le rapport de l'OMS
consiste en une évaluation exhaustive de l'état des connaissances
scientifiques sur la modulation endocrinienne. Il présente une
vue d'ensemble complète de l'endocrinologie et de la toxicologie
endocrine et constitue un complément utile aux résumés
sur la modulation endocrinienne chez la faune et les humains. Le rapport
conclut que, même si les données établissant un
lien entre l'exposition à des substances chimiques à action
endocrine et des effets nocifs sur la santé humaine sont limitées,
ces données devraient néanmoins inciter les chercheurs
à pousser plus loin les études dans ces domaines. Les
recommandations visant à accroître le nombre d'études
épidémiologiques dans les pays en développement,
en raison de la rareté des données sur ces régions,
sont particulièrement importantes en regard de la portée
mondiale de l'OMS. Les recommandations concernant la conduite d'études
basées sur des doses réalistes sur le plan environnemental
et portant sur les périodes critiques d'exposition sont similaires
à celles formulées par le National Institute of Environmental
Health Sciences, l'Environmental Protection Agency (EPA), le National
Center for Toxicological Research de la Food and Drug Administration
et la Chemical Manufacturers Association des États-Unis, lors
de leur atelier sur la caractérisation des effets des perturbateurs
endocriniens sur la santé humaine, aux niveaux d'exposition dans
l'environnement (Raleigh, Caroline du Nord, mai 1998). Bien que ces
recommandations de l'OMS viennent renforcer la nécessité
de mener des études améliorées sur l'exposition
à de faibles doses et sur l'exposition durant les périodes
critiques du développement, aucune ligne directrice précise
n'a été définie à cette fin. Essentiellement,
le rapport de l'OMS sur la perturbation endocrinienne propose un examen
critique des mécanismes potentiels de la perturbation endocrinienne,
qui s'accompagne d'études de cas bien connues sur la perturbation
endocrinienne chez les humains et la faune, et qui vise à informer
et à éclairer le public sur l'état actuel de la
science sur la perturbation endocrinienne.