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Auteurs
Arbuckle, TE., Lin, Z. et Mery, L.S.

Titre
Analyse préliminaire des effets de l'exposition aux pesticides sur le risque d'avortement spontané dans une population agricole de l'Ontario

Journal
Environmental Health Perspectives, 109: 851-857.2002.

Résumé
Cette étude avait pour but d'examiner la toxicité de certains ingrédients actifs des pesticides sur le système reproducteur et leur interaction avec d'autres facteurs de risque connus. Cet article présente un intérêt pour les toxicologues, les organismes de réglementation, les fabricants de produits chimiques, les opérateurs antiparasitaires, les travailleurs agricoles et le grand public, chacun pour des raisons différentes. Les municipalités et même les administrations provinciales se penchent actuellement sur la question des pesticides et certaines ont même déjà adopté des mesures visant à interdire l'épandage de pesticides à des fins esthétiques. La présente étude est donc pertinente et elle fournit des arguments en faveur d'une restriction de l'utilisation des pesticides. Plusieurs études font également état d'un lien entre l'exposition aux pesticides et la diminution de la qualité du sperme, la prolongation du délai de conception et l'augmentation du risque d'avortement spontané. Enfin, comme les effets nocifs cités dans la documentation sont liés à la fertilité et au développement du fœtus, on croit qu'il y aurait perturbation de la physiologie endocrinienne, bien que les présents auteurs ne soulèvent pas cette question. Cet article est intéressant notamment parce qu'il soulève l'hypothèse selon laquelle il y aurait des périodes critiques durant lesquelles l'exposition aux pesticides peut accroître le risque d'avortement spontané.

Arbuckle et al. ont étudié le risque d'avortement spontané et l'exposition aux pesticides, en regard de certaines familles de pesticides et d'ingrédients actifs précis, chez des travailleuses agricoles enceintes, durant les périodes d'exposition critiques. La base de sondage a été constituée de toutes les exploitations agricoles de l'Ontario, dénombrées lors du Recensement de 1986. Afin d'établir des sous-cohortes plus comparables, seules les exploitations agricoles familiales ayant déclaré des ventes de produits agricoles supérieures ou égales à 50 000 $ en 1986 ont été incluses. Les exploitations consacrées à la culture du tabac ont été exclues, en raison de leur faible nombre et de la nature très précise des pesticides qu'elles utilisent. Toutes les exploitations répondant aux critères de l'étude ont été contactées, pour déterminer l'admissibilité des couples exploitants, les couples jugés admissibles étant ceux qui vivaient toute l'année sur la ferme et dont la femme était âgée de 44 ans ou moins. Trois questionnaires ont ensuite été envoyés par la poste à la famille agricole, pour recueillir de l'information sur l'état de santé, ainsi que sur l'usage actuel et antérieur de pesticides à la ferme et à la maison. Le questionnaire s'adressant aux femmes contenait des questions sur les cinq premières grossesses et les avortements spontanés. Dans ce dernier cas, les femmes devaient préciser à quelle semaine de grossesse s'est produit l'avortement. Avant l'analyse, toutes les données sur l'exposition aux pesticides, extraites des questionnaires destinés à l'exploitant agricole, au mari et à la femme, ont été mises en commun et, à partir de ces données, on a déterminé l'ingrédient actif de chaque pesticide déclaré; les produits ont ensuite été classés par familles de produits chimiques et répartis entre quatre catégories principales d'utilisation (herbicides, fongicides, insecticides et divers). On a ainsi obtenu 17 variables unitaires pour les pesticides.

L'exposition aux pesticides a été analysée en regard de deux périodes d'exposition : avant la conception (trois mois précédant la conception et le mois de la conception) et après la conception (trois mois suivant la conception). On n'a cependant pas tenu compte de l'exposition qui s'est produite après un avortement spontané, même si celle-ci correspondait à la période à l'étude. Des variables précises liées à la grossesse ont aussi été créées pour d'autres facteurs temporels susceptibles d'avoir une incidence sur l'avortement spontané, notamment l'âge des parents, la consommation de tabac, les activités agricoles, ainsi que la consommation d'alcool et de caféine. L'analyse est basée sur trois comparaisons, entre : (1) les femmes enceintes exposées (avant et après la conception) au pesticide à l'étude durant la période choisie et les femmes enceintes non exposées; (2) l'exposition avant ou après la conception (l'exposition après la conception servant de groupe de référence) et (3) l'avortement spontané précoce (< 12 semaines de grossesse) ou tardif (entre 12 et 19 semaines de grossesse), ce dernier groupe servant de groupe de référence.

Au total, 395 avortements spontanés ont été rapportés sur 3 936 grossesses. Les résultats portent à croire que la période précédant la conception constitue la période critique d'exposition, pour ce qui est du risque d'avortement spontané. On a en effet observé une hausse modérée du risque d'avortement spontané précoce (< 12 semaines de grossesse) après une exposition (avant la conception) à l'acide phénoxyacétique (OR = 1,5; IC = 1,1-2,1) et à des herbicides (OR = 1,4; IC = 1,1-1,9). Dans le cas des avortements spontanés tardifs (survenant entre 12 et 19 semaines de grossesse), un risque plus élevé a été associé à une exposition avant la conception au glyphosate (OR = 1,7; IC = 1,0-2,9), au thiocarbamate (OR = 1,8; IC = 1,1-3,0) et à divers pesticides (OR = 1,5; IC = 1,0-2,4). Durant la période suivant la conception, seule l'exposition à des pesticides divers a été associée à un risque accru d'avortement spontané tardif (OR = 1,9; IC = 1,2-3,0). Lorsqu'on compare l'exposition avant et après la conception, on note que le risque d'avortement spontané précoce a été plus élevé lorsqu'il y a eu exposition (avant la conception) aux ingrédients actifs 2,4-D (OR = 2,9; IC = 1,1-8,0) et 2,4-DB (OR = 7,8; IC = 1,0-62,3). Des risques élevés ont aussi été associés à l'exposition, avant la conception, à certaines familles de produits chimiques, soit l'acide phénoxyacétique (OR = 3,1; IC = 1,4-6,4), la triazine (OR = 1,9; IC = 1,0-3,2), les composés organophosphorés (OR = 2,2; IC = 1,0-4,8) et le thiocarbamate (OR = 2,5; IC = 1,1-5,8). Enfin, une comparaison entre les avortements spontanés précoces et tardifs montre que l'exposition à l'acide phénoxyacétique augmente le risque d'avortement spontané précoce (OR = 1,9; IC = 1,1-3,3).

Un arbre de classification et de régression (CART) a été utilisé pour examiner les interactions entre diverses variables liées aux pesticides et d'autres facteurs de risque. Une corrélation significative a été observée entre l'âge avancé de la mère et un risque accru d'avortement spontané (OR = 2,6; IC = 1,7-3,9). L'arbre CART a également révélé une forte interaction entre l'âge de la mère et l'exposition aux pesticides, le risque d'avortement étant quatre fois plus élevé chez les femmes de plus de 35 ans, qui ont été exposées au carbaryl durant la période précédant la conception, que chez les femmes du même âge non exposées. De même, le risque d'avortement spontané a été 27 fois plus élevé chez les femmes de plus 35 ans, exposées à la fois au carbaryl et au 2,4-D durant la période précédant la conception, que chez les femmes non exposées du même âge.

Il convient toutefois d'interpréter ces résultats avec prudence, en raison des lacunes méthodologiques de l'étude. Premièrement, il est possible que les femmes qui ont subi un avortement spontané se rappellent davantage de leur exposition à des pesticides, ce qui aurait pour effet de fausser la classification différentielle de l'exposition aux pesticides. Les auteurs précisent cependant que la majeure partie des données sur l'usage des pesticides ont été fournies par les exploitants agricoles ou les hommes, ce qui réduit le risque de biais dû à l'erreur de mémoire de la part des femmes. Deuxièmement, l'exposition aux pesticides a été mesurée indirectement, ce qui rend les mesures moins précises. Or plusieurs facteurs pourraient avoir contribué à la dose de pesticides à laquelle les travailleuses agricoles ont été exposées, incluant le type de préparations, la méthode et les conditions d'application, les pratiques de manipulation, ainsi que les différences dans l'absorption, la distribution, le métabolisme et l'excrétion des produits ou de leurs métabolites. Enfin, on estime que l'incidence d'avortements spontanés se situe à près de 50 % de toutes les grossesses. Il est donc possible que plusieurs avortements spontanés soient passés inaperçus et qu'ils n'aient pas été déclarés par les travailleuses agricoles. Dans l'ensemble, toutefois, cet article vient étayer notre base de connaissances et appuyer d'autres études qui suggèrent un lien entre l'exposition à certains ingrédients actifs précis et l'avortement spontané.

 



© Droits d'auteur Centre McLaughlin, Institut de recherche sur la santé de la population, Université d'Ottawa
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