Auteurs
Band, P.R., N.D. Le, R. Fang et M. Deschamps
Titre
Effets cancérogènes et effets perturbateurs endocriniens
de la cigarette et risque de cancer du sein
Journal
The Lancet, 360(9339): 1044, 2002
Sommaire
La fumée de tabac contient plus de 4 000 produits chimiques,
dont certains ont des propriétés cancérogènes,
cytotoxiques et mutagènes et certains auraient même des
effets anti-strogéniques. On a ainsi constaté que
la ménopause survient à un âge plus jeune et que
la concentration en strogènes dans l'urine est moins élevée
durant la phase lutéale du cycle menstruel, chez les femmes qui
fument. Ces données ont amené certains auteurs à
formuler l'hypothèse voulant que le tabagisme pourrait protéger
contre le cancer du sein, par ses effets anti-strogéniques.
Jusqu'à maintenant, toutefois, les données épidémiologiques
sur le tabagisme et le risque de cancer du sein ne concordent pas. Selon
Band et al., cette incohérence des résultats viendrait
de l'opposition qui s'exerce entre les effets cancérogènes
et les effets anti-strogéniques du tabac. La présente
étude avait pour but d'évaluer ces deux effets sur le
risque de cancer du sein.
Les chercheurs ont
examiné deux périodes précises marquant le début
de l'usage du tabac, afin de maximiser la probabilité d'observer
des effets cancérogènes et anti-strogéniques
sur les tissus mammaires. La sensibilité des seins aux substances
cancérogènes est à son maximum au moment de l'apparition
des premières menstruations. À la puberté, les
seins consistent principalement en des lobules primitifs en développement,
et ce n'est qu'après la première grossesse menée
à terme qu'il y a différenciation complète des
seins. Les cellules mammaires qui proviennent des cellules épithéliales
peu différenciées sont plus sujettes à des transformations
malignes que les lobules bien différenciés. Donc, la sensibilité
aux substances chimiques cancérogènes est plus élevée
entre l'apparition des premières règles et la première
grossesse à terme. De plus, les taux d'strogènes
endogènes sont élevés lors de l'apparition des
premières règles et c'est à ce moment que le risque
d'effet cancérogène est le plus grand et, à moins
d'effets anti-strogéniques marqués, ceux-ci n'auraient
alors qu'une faible incidence sur le tissu mammaire. À l'inverse,
l'effet anti-strogénique du tabac sera maximal chez les
femmes souffrant de cancer du sein après la ménopause,
qui auraient commencé à fumer après leur première
grossesse menée à terme. Le taux d'strogènes
endogènes diminue après la ménopause et ces hormones
proviennent alors principalement de l'aromatisation des androgènes
surrénaliens dans les tissus adipeux. Chez les femmes post-ménopausés,
les taux d'strogènes sont donc directement liés
à l'obésité et il est possible qu'un effet anti-strogénique
potentiel soit perceptible durant cette période, en particulier
chez les femmes dont l'indice de masse corporelle changerait.
Pour mener cette
étude, les auteurs ont identifié toutes les femmes âgées
de moins de 75 ans, chez qui un cancer du sein a été diagnostiqué
entre le 1er juin 1988 et le 30 juin 1989 et qui figuraient dans le
registre du cancer de la Colombie-Britannique. Des témoins du
même âge ont été choisis au hasard à
partir de la liste électorale provinciale de la Colombie-Britannique.
Les sujets étaient admissibles si les femmes étaient citoyennes
canadiennes, qu'elles vivaient en Colombie-Britannique et qu'elles ne
présentaient aucun antécédent de cancer du sein
(pour les sujets expérimentaux) ou aucun cancer diagnostiqué
avant le 30 juin 1989 (pour les témoins). Un questionnaire a
été envoyé aux participantes pour recueillir des
données démographiques et autres données pertinentes
sur la santé, la reproduction, la profession, la consommation
de tabac et le style de vie. Un modèle de régression logistique
conditionnelle a été utilisé pour l'analyse des
données, l'âge servant de variable d'appariement; les femmes
pré et post-ménopausées ont été analysées
séparément. Les auteurs ont aussi examiné plusieurs
autres facteurs potentiellement importants, notamment l'origine ethnique,
l'état matrimonial, la scolarité, la consommation d'alcool,
l'âge à l'apparition des premières menstruations
et de la ménopause, les antécédents familiaux de
cancer du sein chez un membre de la famille du premier degré,
les antécédents de biopsie pour une affection mammaire
bénigne, la variation de l'IMC entre l'âge de 18 ans et
l'âge actuel, la prise d'anovulants, l'utilisation d'une strogénothérapie
de remplacement ainsi que les antécédents en matière
de reproduction et d'allaitement.
Au total, 1 018
sujets expérimentaux (68 %) ont retourné leur questionnaire
et fourni une confirmation histologique de leur maladie. Un pourcentage
similaire de témoins (n = 1 025) ont retourné leur questionnaire.
Les auteurs ont aussi recueilli des données par téléphone
sur la consommation de tabac, pour certaines participantes qui n'avaient
pas retourné le questionnaire (98 souffrant de cancer du sein
et 59 témoins). Aucune différence n'a été
observée au niveau de la consommation de tabac, entre les femmes
ayant retourné le questionnaire et celles qui ne l'ont pas fait.
Les résultats montrent que, chez les femmes pré-ménopausées
ayant eu au moins une grossesse, la consommation de tabac amorcée
moins de cinq ans après l'apparition des premières menstruations
a augmenté la probabilité de cancer du sein (OR = 1,69;
IC = 1,13-2,51), tout comme la consommation de tabac avant la première
grossesse (OR = 1,47; IC = 1,02-2,10). Chez les femmes pré-ménopausées
n'ayant jamais été enceintes, la probabilité de
cancer du sein a été plus élevée chez les
femmes fumant 20 cigarettes et plus par jour (OR = 7,08; IC = 1,63-30,8)
et chez celles avec 20 paquets-années ou plus (OR = 7,48; IC
= 1,59-35,2). À l'inverse, chez les femmes post-ménopausées
ayant eu au moins une grossesse, le fait de commencer à fumer
après la première grossesse menée à terme
a eu un effet protecteur contre le cancer du sein (OR = 0,58; IC = 0,36-0,91).
Un effet protecteur appréciable a aussi été observé
chez les femmes post-ménopausées dont l'IMC avait augmenté
depuis l'âge de 18 ans et qui avaient commencé à
fumer après leur première grossesse à terme (OR
= 0,49; IC = 0,27-0,89).
La puissance de
cette étude tient au fait qu'elle repose sur un registre du cancer
basé sur la population et que les données ont été
corrigées en fonction de plusieurs autres facteurs susceptibles
d'avoir influencé les résultats. Cette étude est
importante car elle examine les mécanismes biologiques qui interviennent
dans le développement des seins et qu'elle tient compte des périodes
critiques d'exposition, pour maximiser la possibilité d'établir
une distinction entre les effets cancérogènes et anti-strogéniques
du tabac. Cependant, l'exposition a été évaluée
indirectement, au moyen d'un questionnaire, et ceci pourrait limiter
les résultats; les résultats laissent néanmoins
croire que la consommation de tabac pourrait avoir, chez les femmes
post-ménopausées, un effet anti-strogénique
qui mérite d'être étudié plus à fond.