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Entrevue avec Jules Blais

Jules M. Blais est biogéochimiste et écotoxicologue; il étudie l'origine et le devenir des polluants persistants, comme les pesticides organochlorés, les biphényles polychorés (BPC) et les métaux traces tels le mercure, dans les milieux aquatiques. Jules M. Blais, Ph. D., professeur agrégé, Département de biologie, Université d'Ottawa, 30, rue Marie Curie, bureau 271, Ottawa (Ontario) K1N 6N5,Canada.

Courriel : jblais@science.uottawa.ca
Site Web : http://www.bio.uottawa.ca/scripts/mbr-e.php?id=2
Laboratoire : http://www.science.uottawa.ca/lancet/

  1. 1. En quoi l'Arctique est-il unique du point de vue de l'accumulation de contaminants?

    L'Arctique forme un puits naturel pour les composés chimiques semi volatils persistants, comme les pesticides organochlorés et les BPC; ces composés ont en effet tendance à s'accumuler dans l'Arctique car ils s'évaporent dans les milieux chauds et se condensent et se concentrent dans les milieux froids. Il est également possible que les températures froides favorisent la conservation de ces composés. Ces composés chimiques ont aussi tendance à se concentrer le long de la chaîne alimentaire, car ils sont facilement assimilés durant la digestion et que leur élimination se fait très lentement. C'est ce qui explique que l'on observe parfois de fortes concentrations de ces composés chimiques dans les mammifères marins et les oiseaux de mer, qui se situent à l'extrémité supérieure d'une chaîne alimentaire longue et complexe.

  2. Y a-t-il d'autres facteurs, outre l'influence des oiseaux de mer, qui pourraient contribuer à la charge de contaminants dans ces étangs de l'Extrême-Arctique?

    Il est probable que les oiseaux de mer constituent la principale source des composés toxiques persistants bioaccumulables (comme le méthylmercure, les composés organochlorés, etc.) dans ces étangs. Les concentrations de ces composés chimiques dans les sédiments au bas de falaises où nichent les oiseaux de mer sont en effet de 10 à 70 fois supérieures à celles mesurées dans les sédiments prélevés d'étangs non exposés aux oiseaux de mer. Par ailleurs, des traceurs indépendants de l'influence des oiseaux de mer (teneur en azote, en phosphore, en cadmium et en carbone organique dissous) corroborent notre conclusion selon laquelle les contaminants dans ces étangs proviennent des oiseaux de mer. Cependant, pour que les oiseaux de mer absorbent ces contaminants, ceux-ci doivent être transportés par des courants atmosphériques et océaniques vers les lieux où les oiseaux de mer puisent la majeure partie de leur alimentation. Nous savons que ces oiseaux de mer s'alimentent principalement dans le détroit de Jones et la baie de Baffin.

  3. Pouvez-vous indiquer quelques limites de cette étude?

    Il y a encore plusieurs aspects du transfert des contaminants dans les régions côtières de l'Arctique que nous ignorons. Nous n'avons jusqu'à maintenant étudié ce phénomène qu'à un seul endroit de l'Arctique canadien, mais certaines indications montrent que des phénomènes similaires se produiraient également dans l'Arctique norvégien (notamment à Bear Island). Autre lacune, nous ne savons pas dans quelle mesure ces produits chimiques s'accumulent le long des chaînes alimentaires aquatiques et terrestres.

  4. Dans ces régions éloignées, quels effets ont ces taux élevés de contaminants sur la santé humaine? (Comment se fait l'exposition? Quelles en sont les incidences?)

    Nous ne connaissons pas avec certitude l'importance du transport biologique des contaminants par les oiseaux de mer comme vecteurs de l'exposition humaine. De nombreuses recherches sur l'exposition des humains aux produits chimiques présents dans l'Arctique laissent cependant croire que ces composés chimiques pourraient avoir des effets néfastes sur les humains. On croit par exemple que les polluants organiques persistants, comme les BPC et le méthylmercure, auraient une incidence sur le développement neural et le système immunitaire. Par conséquent, leur abondance dans certains aliments qui forment la nourriture traditionnelle des habitants du Nord pourraient entraîner des déficits intellectuels et accroître l'incidence des infections.

  5. Est-ce qu'une meilleure compréhension du mécanisme à l'origine du transport des polluants dans l'Arctique aidera à élaborer des stratégies pour protéger les humains contre ces composés chimiques?

    Oui, je le crois. Les recherches sur les contaminants dans l'Arctique ont déjà mené à l'adoption de lois visant à restreindre et à interdire les pires de ces composés chimiques; mentionnons entre autres la ratification de la Convention de Stockholm sur les polluants organiques persistants, un traité international ayant force obligatoire qui relève du Programme des Nations Unies pour l'environnement.

  6. Quelle fut la plus grande difficulté de cette étude?

    La plus grande difficulté a été d'ordre logistique. Il est difficile d'effectuer des recherches dans une région aussi éloignée, et les recherches dans l'Arctique exigent beaucoup de planification et de patience.



© Droits d'auteur Centre McLaughlin, Institut de recherche sur la santé de la population, Université d'Ottawa
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