Auteurs
Engel, L.S., D.A. Hill, J.A Hoppin, J.H Lubin, C.F. Lynch, J. Pierce,
C. Samanic, D.P. Sandler, A. Blair et M.C. Alavanja
Titre
" Pesticide Use and Breast Cancer Risk Among Farmers' Wives in
the Agricultural Health Study "
Revue
American Journal of Epidemiology, 161: 121-135. 2005
Sommaire
Les données voulant que certains pesticides aient des propriétés
strogéniques ont donné lieu à plusieurs études
épidémiologiques visant à examiner le rôle
potentiel des pesticides dans l'étiologie du cancer du sein.
Bien que la majorité des données épidémiologiques
ne corroborent pas l'existence d'un lien entre l'exposition aux pesticides
et le risque de cancer du sein, bon nombre de ces études sont
basées sur des échantillons trop restreints ou sur des
mesures déficientes de l'exposition. De plus, on ignore toujours
les effets attribuables à la variation de la période d'exposition
ou du mélange de produits.
Engel et al. ont mené une vaste étude prospective de cohortes
afin d'examiner le risque de cancer du sein chez les femmes d'agriculteurs,
en regard de l'usage qui était fait de certains pesticides précis
par les femmes ou par leur conjoint. Les participantes ont été
choisies parmi les femmes d'opérateurs antiparasitaires privés
de l'Iowa et de la Caroline du Nord, qui avaient participé à
l'étude prospective Agricultural Health Study entre 1993 et 1997.
Les données sur l'exposition ont été compilées
à partir d'un questionnaire à remplir soi-même,
portant entre autres sur la fréquence et la durée des
activités de mélange et d'épandage de pesticides,
le nombre d'années pendant lesquelles la participante a vécu
ou travaillé sur une ferme, la distance entre le domicile de
la participante et les champs où s'est fait l'épandage
de pesticides et l'utilisation de pesticides ménagers. Des données
ont aussi été compilées sur un éventail
de facteurs démographiques, ainsi que sur le mode de vie, la
santé et la reproduction. Les agriculteurs ont rempli un questionnaire
similaire, quoique plus détaillé, sur l'usage de pesticides,
y compris sur la durée et la fréquence d'utilisation de
pesticides précis. Ces données ont ensuite été
utilisées pour mesurer indirectement l'exposition potentielle
de leurs conjointes aux pesticides. Les cas de cancer du sein ont été
recensés à partir des registres du cancer basés
sur la population et de l'indice national de mortalité. Au total,
30 454 femmes ont été incluses dans la cohorte et 309
nouveaux cas de cancer du sein malin se sont manifestés entre
la période d'inscription et le 31 décembre 2000.
Les risques relatifs
ont été calculés pour des pesticides précis,
en tenant compte des facteurs confusionnels. Le taux d'incidence standardisé
de cancer du sein a été de 0,87 (intervalle de confiance
(IC) à 95 % = 0,74-1,62) pour les femmes ayant déclaré
avoir fait usage de pesticides et de 1,05 (IC 95 % = 0,89 - 1,24) pour
celles n'en ayant jamais fait usage. Les auteurs n'ont constaté
aucune association significative entre le risque de cancer du sein et
les mesures de l'exposition cumulative directe et indirecte potentielle
à l'ensemble des pesticides. Cependant, quelques hausses significatives
du risque ont été rapportées chez les femmes dont
les maris avaient utilisé certains insecticides, notamment les
insecticides organochlorés heptachlore (risque relatif (RR) =
1,6; IC à 95 % = 1,1-2,4) et dieldrine (RR = 2,0; IC à
95 % = 1,1-3,3). Des profils similaires témoignant d'un risque
accru associé à l'usage de pesticides par les conjoints
a été rapporté dans les cas du carbaryl (RR = 1,4;
IC à 95 % = 1,0-2,0), du captane (RR = 2,7; IC à 95 %
= 1,7-4,3) et de l'acide 2,4,5-trichlorophénoxypropionique (RR
= 2,0; IC à 95 % = 1,2-3,2). L'analyse stratifiée en fonction
de l'état ménopausique a par ailleurs révélé
un risque accru chez les femmes pré-ménopausiques ayant
déclaré avoir fait usage de chlorpyrifos (RR = 2,2; IC
à 95 % = 1,0-4,9), de dichlorvos (RR = 2,3; IC à 95 %
= 1,0-5,3) et de terbufos (RR = 2,6; IC à 95 % = 1,1-5,9), ces
trois produits étant des composés organophosphorés.
Toutes les diminutions du risque associées à l'usage chez
les femmes, et toutes les augmentations du risque associées à
un usage chez les hommes, ont été observées chez
des femmes post-ménopausiques. Enfin, certaines données
semblent indiquer une relation entre l'exposition et les réactions,
qui serait liée à l'usage cumulatif de certains pesticides
par les conjoints. Les ratios des taux associés à des
usages cumulatifs faible et élevé de dieldrine ont été
respectivement de 1,4 (IC à 95 % = 0,6-3,5) et de 3,2 (IC à
95 % = 1,3-8,0), et de 1,5 (IC à 95 % = 0,7-3,5) et 4,7 (IC à
95 % = 2,2-9,6) pour l'acide 2,4,5-trichlorophénoxypropionique.
Bien que les auteurs
n'aient pu établir de lien entre le risque de cancer du sein
et l'usage global de pesticides, des risques élevés ont
été associés à l'utilisation de plusieurs
pesticides précis. Cette étude comporte plusieurs avantages
par rapport aux études épidémiologiques précédentes.
Ainsi, toutes les données d'exposition ont été
recueillies avant la déclaration de la maladie, ce qui réduit
les risques d'erreurs de classification de l'exposition. De plus, la
grande taille de la cohorte a permis aux auteurs de recueillir de l'information
sur l'usage de nombreux pesticides, ainsi que des données sur
de multiples facteurs confusionnels et modificateurs d'effets potentiels.
Malgré ces avantages, plusieurs limites ont aussi été
relevées. Ainsi, compte tenu du grand nombre d'expositions aux
pesticides, il est probable que certaines associations fortuites se
soient produites, ce qui pourrait expliquer l'incohérence de
nombreux résultats entre les différentes régions
géographiques, de même qu'entre l'usage chez les femmes
et leurs conjoints. Autre limite, les données disponibles pour
évaluer le rapport entre l'exposition à des pesticides
précis et les réactions observées portaient uniquement
sur l'usage de ces produits par les conjoints. Or il est possible que
ces expositions aient été inexactes pour certaines participantes,
car aucune donnée n'a été recueillie sur la durée
pendant laquelle chaque participante a été mariée
à son partenaire actuel. Par conséquent, bien que l'usage
global de pesticides ne semble pas être associé à
un taux accru de cancer du sein dans cette cohorte, l'usage de certains
pesticides pourrait être lié à une augmentation
du risque. D'autres études épidémiologiques, permettant
de recueillir des données complémentaires sur le mode
de vie et la profession, devront être réalisées
pour mieux examiner le rapport entre l'exposition à ces pesticides
et le risque de cancer du sein.