Titre
Concentrations sériques de dioxines et caractéristiques
du cycle menstruel
Auteurs
Eskenazi, B., M. Warner, P. Mocarelli, S. Samuels, L.L. Needham, D.G.
Patterson Jr., S. Lippan, P. Vercellini, P.M. Gerthoux, P. Brambilla
et D. Olive
Journal
American Journal of Epidemiology, 156: 383-392
Sommaire
La 2,3,7,8-tétrachlorodibenzo-p-dioxine (TCDD) est un des 75
composés chimiques apparentés qui se forment durant les
procédés naturels de combustion incomplète, les
procédés d'incinération anthropiques et les procédés
industriels. Or selon certaines études réalisées
sur des animaux, la TCDD pourrait perturber l'strus. Chez les
humains, le cycle menstruel est régulé par l'action réciproque
des strogènes et de la progestérone. Il est donc
plausible de croire que des agents exogènes qui modifient les
niveaux d'hormones ou qui bloquent les effets des hormones endogènes
puissent nuire à ce processus. Il a été démontré,
par exemple, que la TCDD bloque l'action des strogènes
dans certaines conditions. La présente étude avait pour
but de mesurer l'impact de la TCDD sur la fonction menstruelle des femmes.
Cette étude est importante, car il s'agit de la première
étude épidémiologique examinant précisément
les effets des taux sériques de TCDD sur le cycle menstruel.
L'explosion qui
s'est produite en 1976, à l'usine de produits chimiques OCMESA
située près de Seveso, en Italie, a provoqué une
vaste contamination par les dioxines dans la région avoisinante.
Quelque 30 kg de TCDD ont été disséminés
sur une région de 18 km2 et ceci a entraîné les
taux les plus élevés de TCDD jamais mesurés chez
une population humaine en milieu résidentiel. La région
exposée a été subdivisée par zones, définies
en fonction du niveau d'exposition, la zone A représentant la
zone la plus fortement contaminée et la zone B, la deuxième
zone la plus contaminée. Peu après l'explosion, des échantillons
de sang ont été prélevés des résidents
de Seveso pour fins d'analyses cliniques, et le sérum qui restait
a été conservé en vue d'études ultérieures.
Vingt ans plus tard, une étude de suivi a été entreprise
auprès des femmes de Seveso âgées de 40 ans et moins,
pour lesquelles on possédait toujours une quantité suffisante
de sérum prélevé entre 1976 et 1980 et qui avaient
habité dans la zone A ou B au moment de l'accident (n = 981);
301 femmes ont été sélectionnées pour la
présente étude sur la fonction menstruelle. Ont été
exclues les femmes ménopausées (naturellement ou par voie
chirurgicale), les femmes souffrant du syndrome de Turner, les femmes
qui avaient été enceintes au cours de la dernière
année ou celles qui avaient utilisé un dispositif intra?utérin
ou pris des hormones, par exemple des contraceptifs oraux. Les données
avaient préalablement été recueillies par un intervieweur
qualifié qui ne connaissait, ni le taux sérique de TCDD,
ni la zone de résidence, de la femme. Les femmes devaient décrire
la durée et la régularité de leur cycle menstruel,
incluant le nombre de jours et l'abondance du flux menstruel au cours
de la dernière année. Les auteurs ont également
obtenu des données du dossier médical sur tous les problèmes
obstétriques et gynécologiques. Les premiers échantillons
de sérum prélevés de chaque femme ont été
analysés par spectrométrie de masse haute résolution,
pour en déterminer la teneur en TCDD. Les taux de TCDD mesurés
après 1977 ont été corrigés par rétro-extrapolation
à partir des données de 1976, à l'aide du modèle
de Fisher pour les femmes âgées de 16 ans et moins en 1976
et du modèle cinétique du premier ordre pour les femmes
de plus de 16 ans.
Plusieurs facteurs
ont été mesurés durant l'analyse, en vue d'en déterminer
l'effet sur la fonction menstruelle, notamment l'âge au moment
de l'interview, le niveau de scolarité, la parité, le
tabagisme, l'indice de masse corporelle, la consommation d'alcool et
de caféine, l'activité physique, les maladies chroniques
et les chirurgies abdominales. L'âge moyen des femmes au moment
de l'explosion était de 12,9 ans. Une corrélation a été
observée entre les taux de TCDD et la durée du cycle chez
les femmes qui n'avaient pas encore eu leurs premières menstruations
au moment de l'explosion, mais non chez les autres femmes. Une hausse
de l'ordre de dix fois des taux sériques de TCDD a été
associée à une prolongation de près d'une journée
de la durée du cycle [b = 0,93 jour (0,01, 1,86)]. On a aussi
observé un lien inversement proportionnel entre le taux de TCDD
et la probabilité d'irrégularité du cycle, après
correction en fonction de l'âge au moment de l'interview et de
l'âge aux premières menstruations (OR = 0,46; IC = 0,23-0,95).
Aucun lien n'a été observé entre le taux de TCDD
et le nombre de jours des menstruations, l'abondance du flux menstruel
ou la régularité du cycle, selon que les femmes aient
eu ou non leurs premières menstruations.
Les femmes dans
cette étude ignoraient leurs taux sériques de TCDD, ce
qui a limité le risque de biais systématique dans la déclaration
des données. Cependant, un grand nombre de jeunes femmes utilisant
des dispositifs intra?utérins ou des contraceptifs oraux ou autres
hormones (n = 233) ont été exclues de l'étude,
ce qui pourrait avoir eu une incidence sur les résultats. Il
est en effet vraisemblable de présumer que des femmes aient pris
des hormones pour assurer la régularité de leur cycle
menstruel. De fait, après inclusion des femmes prenant des hormones
parmi celles ayant un cycle irrégulier, les taux de TCDD n'étaient
plus associés à des cycles irréguliers. Néanmoins,
la prolongation du cycle menstruel chez les femmes qui n'avaient pas
encore eu leurs premières menstruations au moment de l'exposition
est compatible avec les résultats de certaines études
sur des animaux et mérite une étude plus approfondie.