Auteurs
Gray, G.M., J.T. Cohen, G. Cunha, C. Hughes, E.E. McConnell, L. Rhomberg,
I.G. Sipes et D. Mattison
Titre
" Weight of the Evidence Evaluation of Low-Dose Reproductive and
Developmental Effects of Bisphenol A "
Source
Human and Ecological Risk Assessment, 10: 875-921, 2004
Sommaire
Le bisphénol A (BPA) a été inventé durant
les années 1930 alors que l'on cherchait à mettre au point
des produits chimiques non stéroïdiens à activité
strogénique, qui pourraient avoir des usages thérapeutiques.
Ce n'est toutefois que durant les années 1950, lorsque les chimistes
ont lié des BPA pour créer des polycarbonates, que l'on
commença à utiliser le BPA dans la production de plastiques.
Aujourd'hui, le BPA figure parmi les 50 principaux composés chimiques
produits aux États-Unis. Le polycarbonate à base de BPA
est largement utilisé, notamment pour la fabrication de résines
de scellement dentaires pour prévenir la carie, d'enduits appliqués
sur les boîtes de conserve pour éviter que les aliments
ne viennent en contact avec le métal, ainsi que de plastiques
entrant dans la fabrication de récipients alimentaires, de biberons,
de bouteilles d'eau, de contenants recyclables pour le jus, l'eau et
le lait, d'ustensiles pour la cuisson au four micro-ondes et de couverts.
Selon les estimations, l'exposition des humains au BPA varie de 0,00048
à 0,009 mg/kg/jour. Le BPA est assez persistant dans les conditions
normales observées dans l'environnement et il ne se dégrade
pas rapidement.
Depuis le milieu
des années 1990, trois publications ont suscité beaucoup
l'attention; ces articles font état d'une hypertrophie congénitale
permanente chez des sujets mâles nés de souris CF-1 gravides,
qui ont été exposées à de faibles concentrations
de BPA, représentatives des doses observées dans l'environnement.
Selon l'hypothèse proposée pour expliquer les effets causés
par ces faibles doses, le BPA agit comme un strogène de
synthèse et ses effets nocifs sur la reproduction et le développement
résultent d'un effet modulateur sur le système endocrinien.
Cette hypothèse est fondée sur le principe d'une relation
dose-effet " non monotone ", laquelle signifie que des effets
sur la santé peuvent être observés à une
faible dose, alors qu'une exposition à des concentrations beaucoup
plus élevées peut ne produire aucun effet. Comme des milliards
de livres de BPA sont produites chaque année et que ce produit
est très répandu dans des produits d'usage courant, la
publication de ces articles a donné lieu à une série
d'études ayant pour but d'évaluer les effets nocifs de
faibles doses de BPA sur la reproduction et le développement.
C'est ainsi que l'on compte aujourd'hui plus de 80 publications qui
font état de perturbations endocriniennes chez 15 espèces
exposées à des concentrations de BPA inférieures
à 50 mg/kg (concentration minimale avec effet nocif observé
- CMENO) et 0,05 mg/kg (dose de référence - DRf) - deux
doses qui avaient précédemment été jugées
sans danger sur la base de méthodes et de principes toxicologiques
bien établis. Bien que le BPA ait une activité strogène
évidente à fortes doses, les données démontrant
des effets à faibles doses demeurent controversées. Aussi,
afin de résumer l'état actuel des connaissances sur l'exposition
au BPA et de dissiper les incertitudes causées par les données
et les interprétations contradictoires, le groupe d'experts scientifiques
du Harvard Center for Risk Analysis (HCRA) a évalué les
données sur les effets de faibles doses de BPA chez les animaux
et les humains. Ces travaux ont été réalisés
grâce à une subvention de l'American Plastic Council.
Selon les données
publiées d'expériences in vitro réalisées
sur des récepteurs isolés d'un certain nombre d'espèces,
y compris des récepteurs d'strogènes humains, le
BPA est un agoniste alpha des récepteurs d'strogènes
(il se lie à ces aux récepteurs). In vivo, par contre,
l'activité de ce composé peut varier selon la dose et
la réponse tissulaire. Un grand nombre de chercheurs qui ont
évalué l'strogénicité du BPA au moyen
du test utérotrophique ont également observé une
augmentation du poids de l'utérus chez des rates immatures ou
ovariectomisées, exposées au BPA. L'effet utérotrophique
du BPA dépend cependant de plusieurs facteurs, notamment de la
voie d'administration, de l'espèce et la souche d'animal, ainsi
que de la maturité sexuelle des animaux expérimentaux.
Dix-neuf articles
scientifiques publiés, décrivant des études réalisées
sur des rats et des souris exposés au BPA par voie orale et autres,
à des doses inférieures à 50 mg/kg (CMENO) et à
0,05 mg/kg/jour (DRf), ont été évalués pour
déterminer la toxicité potentielle de ce composé
sur le développement et la reproduction. Pour étudier
la relation dose-effet, ainsi que la reproductibilité des résultats
et des effets entre les diverses études, celles-ci ont été
réparties en quatre groupes, en fonction des paramètres
suivants : Poids des organes - col de l'utérus, épididyme,
ovaires, prépuce, prostate, vésicules séminales,
testicules, utérus, vagin; Caractéristique périnatale
- distance ano-génitale; Caractéristiques à la
puberté - caractéristiques du cycle stral, délai
avant le déclenchement du premier strus, taux de maturation
des glandes mammaires, vitesse de migration des canaux galactophores,
date de séparation du prépuce, date de descente des testicules
et date d'ouverture du vagin; Autres paramètres - comportement
d'évitement, anatomie du cerveau, production quotidienne de spermatozoïdes,
taux de masculinité des portées, taux d'hormones, pourcentage
de canaux galactophores, histopathologie des ovaires, activité
de la phosphatase acide d'origine prostatique, caractéristiques
des spermatozoïdes, efficacité de production des spermatozoïdes,
histopathologie des testicules et taux de testostérone. Les données
publiées sur les effets associés à l'exposition
à de faibles doses de BPA ont été évaluées
en regard des trois critères principaux suivants : cohérence
des données, généralisabilité des résultats
observés chez les différentes espèces aux humains
exposés aux concentrations mesurées dans l'environnement
et plausibilité biologique des résultats. Les auteurs
de l'étude ont constaté que les différences sur
le plan de la méthodologie rendaient difficile l'évaluation
de la cohérence des données, y compris les différences
entre les types d'études sur les animaux, les effets évalués
sur la santé, la voie d'exposition et l'âge auquel les
animaux ont été exposés. À l'issue d'un
examen exhaustif des données actuelles sur les effets associés
à de faibles doses de BPA, le groupe d'experts n'a relevé
aucune donnée positive cohérente liant l'exposition à
de faibles doses à un effet sur quelque paramètre et conclut
que l'hypothèse associant des effets à l'exposition à
de faibles doses est basée sur des études à petite
échelle qui ont été menées selon des protocoles
non validés et dont les résultats n'ont pu être
reproduits de façon indépendante. Qui plus est, les présumés
effets sur la reproduction à faibles doses n'ont pu être
démontrés dans des études multi-générations
à beaucoup grande échelle, examinant expressément
les effets de faibles doses sur la reproduction et le développement.
Les données
les plus controversées proviennent d'études sur l'exposition
à de faibles doses de BPA sur le poids de la prostate chez la
souris. Gray et al., auteurs de la présente étude, concluent
que les données scientifiques actuelles ne permettent pas d'établir
quelque lien entre l'exposition au BPA et le poids de la prostate chez
la souris, invoquant entre autres la difficulté à mesurer
le poids de la prostate, l'incapacité des laboratoires indépendants
de reproduire les effets observés sur le poids de la prostate,
le manque d'efficacité statistique ainsi que les différences
potentielles dans la sensibilité aux effets strogènes
selon la souche animale utilisée. Ces auteurs croient par ailleurs
que le fait de ne pas avoir tenu compte des variables confusionnelles
potentielles, ni des effets de la portée, pourrait expliquer
l'association positive observée dans certaines études.
Gray et al. notent en outre que les effets rapportés chez les
animaux de laboratoire exposés à de faibles doses ne peuvent
être généralisés aux humains en raison de
leur incohérence, et ils concluent qu'aucune donnée crédible
n'indique que le BPA a une activité cancérogène
à fortes doses chez les animaux. Le fait que le diéthylstilbestrol
(DES) et le BPA n'aient pas les mêmes effets cancérogènes
à forte dose ne permet pas de conclure que l'strogénicité
est un mécanisme biologiquement plausible pour expliquer les
effets du BPA à faibles doses. Enfin, les données indirectes
disponibles (taux d'strogènes plus élevés
chez les humains que chez les rongeurs, durant la grossesse) indiquent
que les humains pourraient être moins sensibles aux effets strogènes
possibles du BPA, à cause de facteurs pharmacodynamiques. Les
auteurs recommandent donc que les études soient répétées
dans des conditions rigoureusement contrôlées et qu'elles
soient combinées à des études sur la pharmacocinétique
et la pharmacodynamique du BPA.
Une étude
récente (Hunt et al., 2003) a établi un lien crédible
entre l'exposition à de faibles doses de BPA et l'aneuploïdie
des ovocytes chez la souris. Cette étude a révélé
que l'exposition des souris par voie orale, par l'ingestion de 14 à
72 ng/g (poids corporel) d'eau potable contaminée (à raison
de 100 et 360 ng/mL de BPA), provoque une augmentation du taux d'aneuploïdie
chez les souris traitées, les animaux traités au BPA ayant
affiché une augmentation reliée à la dose de la
proportion d'ovocytes aneuploïdes (5,8-10,9 %). Ces résultats
laissent croire à une corrélation entre l'exposition à
de faibles doses de BPA et les anomalies méiotiques dans les
ovocytes de souris. Bien que l'on ignore le mécanisme moléculaire
par lequel le BPA exercerait ses effets nocifs sur l'aneuploïdie,
des études sur des cellules somatiques exposées in vitro
font état de perturbations de l'organisation des microtubules
qui causerait l'aneuploïdie. Ces types d'anomalies chromosomiques
sont d'importantes causes d'avortements spontanés, d'anomalies
congénitales et de déficience mentale chez les humains.
En l'absence d'études plus approfondies, il est impossible de
tirer des conclusions directes quant aux effets sur la santé
humaine; les résultats obtenus établissent néanmoins
un lien entre l'aneuploïdie chez les mammifères et l'exposition
environnementale. La présente étude laisse également
croire que les ovocytes de souris pourraient servir de système
sensible pour l'étude des toxines pour le système reproducteur.
Les auteurs concluent que d'autres études devront être
réalisées pour mieux documenter l'association possible
entre l'exposition au BPA et la non-disjonction méiotique dans
les ovocytes de souris, ainsi que pour préciser le mode d'action
du BPA sur l'aneuploïdie des ovocytes et déterminer la pertinence
potentielle de l'exposition au BPA sur la santé humaine.
La toxicité
potentielle du BPA a été largement étudiée
dans de nombreuses études toxicologiques échelonnées
sur plus de 40 ans. Au cours des dernières années, certains
ont formulé l'hypothèse que l'exposition à des
doses extrêmement faibles de BPA pourrait avoir des effets nocifs
chez les humains, notamment en perturbant les fonctions hormonales normales.
Selon cette hypothèse, des effets sur la santé se produiraient
à des doses bien inférieures à celles qui avaient
précédemment été jugées sans danger
sur la base des procédures et des principes toxicologiques établis.
La présente analyse des études publiées sur les
animaux avait pour but d'évaluer le poids de la preuve, selon
laquelle l'exposition au BPA - à des doses inférieures
à la CMENO (50 mg/kg/j) et à la DRf (0,05 mg/kg/j) - pourrait
avoir des effets toxiques sur la reproduction et le développement,
et aussi d'examiner les inquiétudes quant à l'strogénicité
du BPA à faibles doses.
Le groupe d'experts
scientifiques conclut qu'il existe des données crédibles
selon lesquelles de faibles doses de BPA peuvent causer des effets sur
des paramètres précis dans le cadre d'expériences
sur des animaux. Les études réalisées sur les modèles
de rongeurs font toutefois état de résultats contradictoires
quant aux effets de l'exposition au BPA, ces effets variant selon l'espèce
et la souche utilisées, ainsi que selon la dose, la voie d'administration
et la période d'exposition. En l'absence de relation dose-effet
précise et à cause du biais de sélection, des variables
confusionnelles non contrôlées qui ont une incidence sur
la cohérence des résultats, ainsi que de l'impossibilité
pour plusieurs laboratoires différents menant d'autres études
rigoureuses sur des animaux d'observer des effets associés à
de faibles doses de BPA, ou encore de reproduire les résultats
dans le cadre d'expériences similaires, les experts estiment
que les données scientifiques sont insuffisantes pour conclure
que les effets associés à de faibles doses de BPA sont
des résultats généraux ou reproductibles. De plus,
le ou les mécanismes d'action demeurent imprécis (on ne
sait pas s'ils sont de nature hormonale ou autre). On ne sait donc pas
comment ces résultats pourraient être reliés à
des paramètres toxicologiques précis qui seraient pertinents
pour la santé humaine. L'absence d'études épidémiologiques
adéquates et bien conçues limite la possibilité
de généraliser les effets observés chez les animaux
à des effets chez les humains.
Gray et al. proposent donc de mener d'autres études pour mieux
comprendre les similarités et les différences potentielles
dans la réponse des différentes souches et espèces
exposées à de faibles doses, ainsi que pour préciser
le mécanisme d'action ou établir les différences
substantielles dans la pharmacocinétique chez les humains et
déterminer dans quelle mesure les résultats observés
chez les animaux de laboratoire peuvent s'appliquer aux humains. Les
travaux futurs sur les perturbateurs endocriniens devraient également
mettre l'accent sur l'exposition par voie orale, car celle-ci constitue
une voie d'exposition courante chez les humains. Ils devraient aussi
chercher à approfondir nos connaissances des facteurs qui ont
une incidence sur les résultats et sur leur variabilité,
dans le cadre des études sur la toxicité sur le plan de
la reproduction et du développement (logement des animaux, régime
alimentaire, espèces, souches et sous-souches, conception de
l'étude et facteurs d'extrapolation spécifique). La combinaison
d'études mécanistes sur des animaux et d'études
épidémiologiques chez les humains devrait fournir les
données nécessaires pour protéger la population
contre les substances perturbatrices du système endocrinien.
Référence
Hunt P.A., K.E.Koehler, M. Susiarjo, C.A. Hodges, A. Ilagan, R.C. Voigt,
S. Thomas, B.F. Thomas et T.J. Hassold. " Bisphenol A exposure
causes meiotic aneuploidy in the female mouse ", Current Biology,
13(7): 546-53, 2003.