Auteurs
Hunt P.A., K.E. Koehler, M. Susiarjo, C.A. Hodges, A. Ilagan, R.C. Voigt,
S. Thomas, B.F. Thomas et T.J. Hassold
Titre
" Bisphenol A exposure causes meiotic aneuploidy in the female
mouse "
Source
Current Biology, 13(7): 546-53, 2003
Sommaire
Les aberrations
chromosomiques dans les ovocytes sont une cause majeure d'avortements
spontanés, d'anomalies congénitales et d'arriération
mentale chez les humains. Les aberrations méiotiques que l'on
qualifie de " non-disjonction méiotique " peuvent être
dues à la non-séparation uniforme des paires de chromosomes
durant la méiose, qui donne lieu à des ovocytes comptant
un nombre anormal de chromosomes. Bien que l'âge avancé
de la mère soit le plus important facteur de risque de l'augmentation
de l'aneuploïdie méiotique, d'autres facteurs (dont l'irradiation,
la consommation d'alcool et de tabac, la prise de contraceptifs oraux
et d'inducteurs de l'ovulation et l'exposition à des polluants
et pesticides présents dans l'environnement) ont aussi été
mis en cause.
Lors d'études
sur l'aneuploïdie des ovocytes chez des populations de souris transgéniques,
une hausse soudaine de l'aneuploïdie (défaut de séparation)
a été observée chez les souris témoins.
En général, le taux d'échec de la séparation
chez ces souris témoins s'établissait entre 1 à
2 %; or voilà qu'en août 1998, il est soudainement passé
à quelque 40 %. Comme les souches de souris utilisées
en laboratoire sont extrêmement sensibles aux odeurs et aux bruits
ambiants, de même qu'aux matériaux utilisés pour
la fabrication des cages, au régime alimentaire et à d'autres
variables, des normes rigoureuses sont appliquées dans les installations
où sont gardés ces animaux. Une deuxième étude
indépendante, réalisée sur des animaux logés
dans les mêmes installations, a elle aussi produit une forte proportion
d'aneuploïdie dans les ovocytes prélevés de souris
témoins. Ces études indépendantes ayant révélé
une hausse soudaine et spontanée de l'aneuploïdie au cours
de la même période, les auteurs ont rapidement examiné
les composantes du milieu de culture et les autres facteurs communs
susceptibles d'être à l'origine de ces perturbations méiotiques.
Ils ont alors découvert que la hausse de l'aneuploïdie coïncidait
avec l'utilisation, par mégarde, d'un puissant détergent
alcalin (A33; Airkem Professional Products, Ecolab) sur les cages des
animaux et les bouteilles d'eau. Ils ont donc soupçonné
que la dégradation des matériaux (composés en grande
partie de plastiques polycarbonates), causée par l'usage du détergent,
avait provoqué la lixiviation de bisphénol A (BPA), un
composé strogène utilisé dans la fabrication
des plastiques polycarbonates et des résines époxydes.
De fait, le retrait des cages endommagées a été
associé à une diminution correspondante de l'incidence
de l'aneuploïdie, laissant croire que cette perturbation avait
été causée par les matériaux libérés
des cages endommagées.
Les auteurs ont
voulu étudier plus à fond les effets de l'exposition au
BPA sur l'aneuploïdie des ovocytes de souris. Pour examiner les
effets de la concentration du détergent, des animaux témoins
ont été logés dans de nouvelles cages de plastique
polycarbonate, traitées avec le détergent A33 dilué
(1/64) ou pleinement concentré. Hunt et al. ont alors observé
une corrélation directe entre le degré de perturbation
de la méiose dans les ovocytes, selon que les animaux avaient
été logés dans des cages peu ou fortement endommagées
(augmentation de l'aneuploïdie dans des proportions respectives
de 5 fois environ et de plus de 10 fois). Malgré une hausse significative
de l'aneuploïdie des ovocytes par rapport aux témoins (8
à 20 %), cette hausse a été moindre que celle observée
à la suite du premier incident (~40 %). Comme des bouteilles
de verre avaient été utilisées durant ces dernières
expériences, les auteurs ont conclu que les bouteilles de plastique
polycarbonate utilisées à l'origine avaient pu elles aussi
contribuer à l'aneuploïdie. Cette hypothèse a été
confirmée en répétant l'expérience, cette
fois-ci en utilisant des cages et des bouteilles d'eau traitées
: le taux d'aneuploïdie méiotique a alors été
comparable aux taux observés lors de l'exposition initiale. D'autres
expériences sont venues confirmer que les dommages chimiques
causés par l'exposition au détergent étaient à
eux seuls suffisants pour provoquer un taux élevé d'aneuploïdie,
en l'absence de stérilisation en autoclave (à haute température).
Ces expériences fournissent des preuves circonstancielles importantes,
établissant un lien entre l'exposition au BPA et l'accroissement
de l'aneuploïdie.
Une dernière
série d'expériences a été menée pour
déterminer de façon directe la période d'exposition
et la dose de BPA nécessaires pour causer l'aneuploïdie
des ovocytes. Pour ce faire, des souris femelles ont été
exposées à des doses orales quotidiennes de 20, 40 ou
100 ng de BPA/g poids corporel, pendant 6 à 8 jours. Les niveaux
quotidiens d'exposition (14 à 72 ng/g de poids corporel) ont
été déterminés à partir des taux
de BPA dans les bouteilles d'eau, eux-mêmes estimés entre
100 et 360 ng/mL lors d'analyses antérieures. Chez les animaux
traités, on a observé une hausse (de 5,8 à 10,9
%) du nombre d'ovocytes aneuploïdes proportionnelle à la
dose administrée, ce qui semble établir un lien entre
l'exposition à une faible dose de BPA et les anomalies méiotiques
dans les ovocytes des souris.
Ces expériences
viennent corroborer l'hypothèse voulant que l'exposition à
de faibles doses de BPA soit liée aux anomalies méiotiques
dans les ovocytes de souris. Bien que l'on ignore toujours le mécanisme
exact de l'aneuploïdie causée par le BPA, certaines études
réalisées sur des cellules somatiques exposées
in vitro au BPA font état d'une perturbation de l'organisation
des microtubules, qui serait responsable de l'aneuploïdie. On ne
sait toutefois pas si l'effet du BPA sur les ovocytes s'exerce par le
biais d'une voie liée aux strogènes, car cet aspect
n'a pas été examiné durant l'étude.
Cette analyse comporte
plusieurs avantages. En effet, de nombreuses recherches indépendantes
ont été menées pour établir un lien entre
le BPA et l'aneuploïdie des ovocytes et les auteurs ont pu démontrer
que la détérioration des bouteilles d'eau avait entraîné
la contamination de l'eau potable par le BPA (100 et 360 ng/mL) et que
l'administration de doses orales de BPA s'était accompagnée
d'une hausse du taux d'aneuploïdie chez les souris traitées.
Il convient toutefois de noter que la seule série d'expériences
conçue pour mesurer directement l'exposition au BPA (régime
posologique oral) n'a pas donné de taux d'aneuploïdie comparables
à ceux observés lors de l'exposition initiale. Les auteurs
proposent l'explication suivante : les expositions à des doses
uniques seraient plus facilement éliminées par le foie,
mais la vitesse de clairance pharmacocinétique serait plus longue
lors d'une exposition chronique au BPA (comme cela s'est produit lors
de l'incident initial). Autre lacune, les auteurs n'ont pas fourni de
mesures directes de l'exposition des souris à la suite de l'incident
initial, ni après les expériences visant à évaluer
les matériaux des cages endommagées par le détergent.
Par conséquent, même s'il est biologiquement plausible
que le BPA soit associé à l'aneuploïdie des ovocytes,
il est également probable que le traitement au détergent
a provoqué la lixiviation d'autres substances comprises dans
le plastique polycarbonate. On sait que les souris de laboratoire sont
extrêmement sensibles à de nombreux facteurs environnementaux,
y compris aux parfums et aux odeurs, et il faut s'attendre à
ce que la détérioration des cages de plastique ait provoqué
la libération de nombreuses odeurs et substances chimiques potentiellement
toxiques, et n'importe laquelle de ces substances pourrait avoir contribué
à l'incidence accrue d'aneuploïdie.
Cette étude
est importante, car elle montre un lien entre l'exposition au BPA et
l'aneuploïdie des ovocytes chez les souris. Il convient toutefois
de faire preuve de prudence dans l'extrapolation de ces résultats
aux humains, et d'autres études devront être menées
pour : (1) mieux documenter l'association entre l'exposition au BPA
et la non-disjonction méiotique dans les ovocytes de la souris;
(2) préciser le mécanisme d'action du BPA sur l'aneuploïdie
des ovocytes et (3) déterminer la pertinence potentielle de cette
exposition au BPA pour la santé humaine.