Auteurs
Karmaus, W., S. Huang et L. Cameron
Titre
Lien entre le sex-ratio et les concentrations de dichloro-diphényl-dichloroéthane
et de biphényles polychlorés chez des parents consommateurs
de poisson du Michigan
Journal
Journal of Occupational and Environmental Medicine, 44: 8-13, 2002
Sommaire
La démonstration d'un changement dans le sex-ratio des naissances
en Amérique du Nord et en Europe a incité plusieurs chercheurs
à examiner le lien entre cet effet et l'exposition à des
contaminants environnementaux. La présente étude avait
pour but de déterminer le lien entre l'exposition au DDT et aux
BPC et le sex-ratio des naissances. Le DDT est un insecticide qui a
été largement utilisé en Amérique du Nord
entre 1940 et 1960, alors que les BPC ont été utilisés
pour la fabrication d'équipement électrique, hydraulique
et caloporteur, en raison de leur pouvoir isolant et de leur ininflammabilité.
Or des études sur des animaux ont révélé
que certains BPC et le DDE, un métabolite du DDT, peuvent induire
des changements dans la physiologie endocrinienne. Depuis plus de deux
décennies, les BPC et le DDT sont interdits en Amérique
du Nord, à cause de leurs effets nocifs sur la santé;
ces composés demeurent néanmoins très répandus
dans l'environnement en raison de leur persistance et de leur pouvoir
de bioaccumulation dans les tissus adipeux des animaux. De fait, des
taux élevés de ces contaminants ont été
mesurés dans des poissons des Grands Lacs, ce qui a suscité
des inquiétudes quant aux effets sur la santé qui pourraient
résulter de la consommation de poisson contaminé. Trois
enquêtes ont donc été menées entre 1973 et
1991, auprès de pêcheurs professionnels et sportifs du
Michigan présumés être de grands consommateurs de
poisson, ces profils de consommation établis de mémoire
devant fournir une estimation précise de l'exposition. Les sujets
ont été recrutés lors de visites dans divers lieux
de pêche situés dans 11 comtés riverains du lac
Michigan. Au total, 1 177 sujets ont été recrutés
pour l'étude, à la suite de contacts directs et de références.
Durant chaque enquête, des échantillons de sang ont été
prélevés chez les sujets non à jeun et ont été
analysés pour en déterminer la teneur en BPC et autres
contaminants; des échantillons de sang ont été
prélevés et analysés à trois périodes
pour déterminer les taux de BPC (soit en 1973-1974, de 1979 à
1982 et de 1989 à 1991) et à deux reprises pour le dépistage
du DDE (de 1979 à 1982 et de 1989 à 1991).
En 2000, les auteurs
ont contacté de nouveau les membres de la cohorte, pour voir
s'il y avait un lien entre le sex-ratio de leurs descendants et les
taux de DDE ou de BPC mesurés chez le père ou la mère.
Le sex-ratio fait référence au nombre confirmé
de naissances masculines par rapport aux naissances féminines.
Si l'on exclut les sujets décédés, au total 361
sujets ont participé à l'enquête actuelle (taux
de participation de 64,1 %). Une interview a été réalisée
pour recueillir des données sur la date de naissance, le sexe,
le poids à la naissance, l'âge gestationnel et la méthode
d'allaitement (maternel ou au biberon) des descendants de chaque sujet.
Le nombre total d'enfants a été de 1 050, mais l'analyse
n'a porté que sur les enfants nés après 1963 et
pour lesquels les auteurs connaissaient les taux sériques des
deux parents biologiques. Aux fins du contrôle de la qualité,
30 parents ont été choisis au hasard pour être interviewés
de nouveau. La concordance entre chaque réponse s'est avérée
très élevée (indice Kappa = 0,91 pour ce qui est
du nombre d'enfants, et concordance totale quant au sexe des enfants).
Pour l'analyse,
le sex-ratio a été exprimé sous forme de rapport
de cotes, par sexe (SOR). Une corrélation significative a été
observée entre l'exposition de la mère et du père
aux BPC et au DDE (coefficient de corrélation des rangs de Spearman
= 0,59, p < 0,0001 et 0,56, p < 0,0001 respectivement). Une corrélation
a aussi été observée entre les taux de BPC et de
DDE chez la mère, de même que chez le père. Les
pères chez qui les taux de BPC étaient supérieurs
à 8,1 ug/L ont été plus susceptibles d'avoir des
garçons que les pères dont le taux de BPC était
inférieur à ce niveau (SOR = 2,29; IC à 95 % =
1,11-4,74). Les données ont été corrigées
en fonction de l'année civile, de l'âge de la mère
à la naissance et de la présence, ou non, de frères
plus âgés dans la famille. Le fait d'avoir déjà
un garçon dans la famille a réduit la probabilité
d'avoir d'autres garçons (SOR = 0,56; IC = 0,32-0,96).
Il est intéressant
de noter que les auteurs ont corrigé les données en fonction
du sexe des enfants plus âgés de la même famille,
un paramètre exclu des autres études sur le sex-ratio.
On ignore toutefois dans quelle mesure ce paramètre influe sur
le sexe des enfants subséquents. Les résultats des études
sur le sex-ratio sont incohérents et ne permettent pas de déterminer
l'importance de l'exposition de la mère, du père ou des
deux parents. La présente étude a tenu compte des taux
sériques chez les deux parents et les résultats semblent
indiquer que les pères présentant des taux élevés
de BPC sont plus susceptibles d'avoir des garçons. On ignore
toutefois les mécanismes biologiques en cause. Une des grandes
difficultés qui se posent pour tous les chercheurs qui travaillent
dans ce domaine tient à la rareté des données publiées
sur les facteurs susceptibles de modifier le sex-ratio chez les humains.
Selon certains, les effets perturbateurs des composés organochlorés
sur le système endocrinien pourraient contribuer à la
modification du sex-ratio des descendants, mais d'autres croient plutôt
que la modification du sex-ratio serait due principalement à
la diminution de la taille des familles, à l'hétérogénéité
biologique et aux préférences quant au sexe des enfants.
Autre limite de cette étude, les auteurs supposent que les sujets
de l'étude ont toujours consommé la même espèce
de poisson et que la contamination du poisson est demeurée constante,
durant toutes les périodes à l'étude.