Auteurs
Settimi L., A. Masina, A. Andrion et O. Axelson
Titre
Prostate cancer and exposure to pesticides in agricultural settings
Journal
International Journal of Cancer, 2003; 104(4): 458-61.
Résumé
L'association entre le cancer de la prostate et la profession a fait
l'objet de plusieurs études, dont certaines ont lié l'augmentation
du risque de cette maladie à l'agriculture et d'autres professions
agricoles, sans toutefois réussir à mettre en cause un
produit ou un agent chimique précis. Or une multitude de pesticides
ont été utilisés en agriculture, le choix ayant
fluctué au fil des ans, ainsi qu'en fonction du type de culture,
de la région géographique et de la saison; il est donc
possible que le profil d'exposition de chaque travailleur varie sensiblement.
Dans le cadre de la présente étude, Settimi et al. ont
examiné le lien entre le cancer de la prostate et l'exposition
à des pesticides précis; cette étude fait suite
à une analyse statistique initiale dont les résultats
ont été publiés précédemment et qui
avait révélé un risque accru de cancer de la prostate
chez les agriculteurs. Utilisant le même bassin de sujets, les
auteurs ont voulu examiner cette fois ci l'exposition à des pesticides
précis.
L'étude a
consisté en une étude cas témoins en milieu hospitalier
(Italie, 1990-1992), qui avait pour but d'examiner le lien entre 14
types de cancer chez des hommes âgés entre 20 et 75 ans,
vivant dans cinq régions précises de l'Italie. Pour chaque
série de cas de cancer, des témoins ont été
choisis parmi les autres sujets atteints de cancer. Cette étude
a porté sur 124 cas de cancer de la prostate et 659 témoins
âgés de 49 à 75 ans et souffrant d'une autre forme
de cancer (cancers des lèvres, de la cavité buccale, de
l'oropharynx, de l'estomac, du colon, du rectum, du larynx, de la vessie
ou du rein, mélanome cutané, cancer de la peau avec mélanome
bénin ou lymphome non hodgkinien). Les données sur les
caractéristiques socio démographiques, les antécédents
professionnels, la consommation de tabac et d'alcool, les antécédents
familiaux de cancer et le régime alimentaire ont été
recueillies au moyen de questionnaires. Des données sur l'usage
de pesticides et sur le port d'équipement de protection, ainsi
que des données détaillées sur les tâches
agricoles précises, ont été recueillies auprès
des sujets travaillant en agriculture. Enfin, l'exposition aux pesticides
a été déterminée par une équipe d'agronomes,
qui se sont fondés pour ce faire sur les protocoles précis
d'utilisation des pesticides, les statistiques nationales sur l'usage
de pesticides, les relevés des fournisseurs, l'information fournie
par des experts conseils et l'expérience personnelle des participants.
Les auteurs ont
constaté que les professions agricoles étaient associées
à un risque plus élevé (de 40 %) de cancer de la
prostate (OR =1,4; IC à 95 % = 0,9-2,0). D'autres professions
ont aussi été associées à un risque plus
élevé, notamment les industries de la production alimentaire
et du tabac et l'industrie chimique. Ce risque accru de cancer de la
prostate chez les travailleurs agricoles a par ailleurs été
associé à l'usage de pesticides, lequel a été
déclaré par 71 % des agriculteurs et des travailleurs
(OR = 1,5; IC à 95 % = 1,0-2,4), les principaux constituants
des pesticides mis en cause incluant les organochlorés (OR =
2,5; IC à 95 % = 1,4-4,2), et plus particulièrement le
DDT (OR = 2,0; IC à 95 % = 1,1-3,0) et la combinaison dicofol/tétradifon
(OR = 2,8; IC à 95 % = 1,5-5,0). L'exposition prolongée
au dicofol et au tétradifon - deux produits largement utilisés
comme acaricides depuis les années 60 - a aussi été
associée à un risque accru de cancer de la prostate (p
< 0,001).
Cette étude
est une des rares ayant examiné le lien entre l'augmentation
du risque de cancer de la prostate et l'exposition à des pesticides
précis. La puissance de l'étude tient notamment au plan
utilisé (étude cas témoins en milieu hospitalier)
lequel devrait réduire au minimum le biais lié à
l'intervieweur et le biais différentiel dû à l'erreur
de mémoire. Cette étude a aussi utilisé un groupe
témoin formé de sujets atteints d'une forme de cancer
autre que le cancer de la prostate. Il est possible que l'exposition
aux pesticides ait un effet cancérogène général,
ce qui favoriserait l'hypothèse nulle (c. à d., le risque
ne serait pas plus élevé pour les sujets atteints du cancer
de la prostate que pour ceux souffrant d'une autre forme de cancer (témoins)).
En revanche, le recours à une " équipe d'agronomes
experts " pour évaluer l'exposition aux pesticides donne
des résultats moins précis que la mesure directe des taux
sériques ou tissulaires chez les sujets; cette méthode
semble néanmoins indiquer que l'exposition aux pesticides pourrait
contribuer à la pathobiologie du cancer de la prostate.
Des effets pathologiques
ou nocifs liés à la perturbation du système endocrinien
ont été associés à un grand nombre de composés
organochlorés, mais aucune donnée ne peut corroborer ce
mécanisme d'action dans le cas du cancer de la prostate. Les
études épidémiologiques et les données expérimentales
laissent croire que le DDT et le dicofol sont cancérogènes
et perturberaient les communications intercellulaires par jonction lacunaire,
à la fois chez les rongeurs et les humains. Il semble par ailleurs
qu'un métabolite du DDT, le o, p'-DDT, provoquerait la prolifération
des cellules du cancer de la prostate in vitro, mais ce résultat
doit faire l'objet d'études plus poussées.
Les antécédents
familiaux et la race sont les principaux facteurs de risque du cancer
de la prostate, le régime alimentaire, la profession, le style
de vie et d'autres facteurs étant aussi associés à
une augmentation du risque. Ce lien établi entre certaines composantes
des pesticides et le cancer de la prostate semble prometteur et vient
corroborer les résultats d'études antérieures établissant
un lien entre l'agriculture et l'augmentation du risque de cancer de
la prostate. D'autres études devront toutefois être menées
afin d'examiner de façon précise l'exposition aux pesticides
au moyen de mesures directes des concentrations tissulaires chez les
patients atteints de cancer de la prostate et de préciser le
mécanisme d'action de ces substances chimiques.