Auteur
Richard M. Sharpe
Titre
Environnement, style de vie et infertilité masculine
Journal
Bailliere's Clinical Endocrinology and Metabolism, 14(3) 2000.
Cet article passe
en revue certains facteurs environnementaux et aspects du mode de vie
qui ont une incidence sur la numération des spermatozoïdes
et la fertilité. Cependant, l'extrême variation qui existe
entre les sujets issus de la population en général, quant
à la numération des spermatozoïdes et à l'éjaculat,
limite la possibilité d'étudier le lien entre un facteur
particulier qui serait lié à l'environnement, au mode
de vie ou à la profession, d'une part, et la diminution de la
numération des spermatozoïdes ou de la fertilité
chez les hommes, d'autre part. Il faudrait ainsi étudier un grand
nombre de sujets, ce qui aurait pour effet d'accroître les coûts
et d'exclure bon nombre d'études.
L'énorme
variation dans la numération des spermatozoïdes chez les
hommes est liée au nombre de cellules de Sertoli dans les testicules.
Ces cellules uniques contrôlent le développement des cellules
germinales en spermatozoïdes. Chaque cellule de Sertoli supporte
ainsi un nombre précis de cellules germinales en créant
un milieu propice à leur développement, à l'intérieur
des tubes séminifères, et en leur procurant un support
physique et nutritionnel. De fait, il existe une relation linéaire
simple entre le nombre de cellules de Sertoli et la production quotidienne
de spermatozoïdes. Or, le nombre de cellules de Sertoli varie dans
une proportion de plus de 50 fois chez les hommes. On ignore toujours
les facteurs qui influent sur la variation du nombre de cellules de
Sertoli; on sait toutefois que les périodes néonatale
(entre 0 et 9 mois) et péri-pubertaire sont les plus cruciales
pour le développement des cellules de Sertoli. Donc, les événements
qui se produisent tôt durant la vie pourraient avoir un effet
important sur le développement et le fonctionnement de l'appareil
reproducteur chez l'homme. Les différences génétiques
entre les hommes pourraient aussi être en cause, comme en témoignent
les études sur l'infertilité et la faible numération
des spermatozoïdes chez des frères.
L'organisation des
phases de la spermatogenèse chez les humains diffère de
celle que l'on observe chez les espèces dont la spermatogenèse
est très efficace. La faible efficacité (" efficacité
" faisant ici référence au nombre de cellules germinales
que chaque cellule de Sertoli supporte) de la spermatogenèse
chez l'homme pourrait rendre ce dernier plus sensible que d'autres espèces
aux effets nocifs des facteurs environnementaux. Dans des conditions
normales, les humains produisent une forte proportion (> 50 %) de
spermatozoïdes morphologiquement anormaux et incapables de féconder
l'ovule. La spermatogenèse est également peu efficace
chez les primates (c.-à-d., les chimpanzés), chez qui
l'organisation de la spermatogenèse est similaire à celle
des humains. Donc, comme ce phénomène ne se limite pas
aux humains, on peut conclure que les facteurs liés au mode de
vie et à l'environnement n'ont pas d'incidence sur l'efficacité
de la spermatogenèse.
Une étude
menée au Danemark avait pour but de comparer la numération
des spermatozoïdes dans deux groupes composés de près
de 200 jeunes hommes, le premier groupe étant formé d'hommes
de régions rurales et le deuxième, d'hommes vivant en
régions urbaines. La numération médiane des spermatozoïdes
a été plus élevée (de 24 %) chez les hommes
issus de milieux ruraux. Des différences significatives ont aussi
été observées entre les deux groupes, quant aux
taux sanguins d'hormone folliculostimulante (FSH) et d'inhibine B (une
hormone sensible aux fluctuations du nombre de cellules de Sertoli),
le taux d'inhibine B étant plus élevé et le taux
de FSH plus faible, dans le groupe affichant la numération des
spermatozoïdes la plus élevée). Donc, une étude
bien conçue, portant sur un nombre élevé d'hommes
et mesurant l'effet combiné des taux d'hormones dans le sang
et de la numération des spermatozoïdes, pourrait offrir
une méthode plus précise pour déterminer le lien
entre la profession ou l'environnement et le fonctionnement des testicules
chez les humains.
Au cours des dernières
années, un lien significatif a été établi
entre la température du scrotum et la numération des spermatozoïdes,
et la sédentarité des hommes de tous âges pourrait
nuire à la capacité de thermorégulation du scrotum.
De fait, la température moyenne du scrotum est plus élevée
chez les hommes qui ont un mode de vie ou une profession plus sédentaire.
Or l'élévation de la température du scrotum à
un degré se rapprochant de la température normale du corps
entraîne l'échec de la spermatogenèse, cet effet
étant sans doute maximal chez les hommes paraplégiques.
Selon une étude réalisée auprès de jeunes
hommes normaux, une élévation de la température
du scrotum, d'aussi peu que 0,7 °C pendant 75 % de la journée
de travail, a suffi à nuire sensiblement à la qualité
du sperme. Une augmentation de la température du scrotum peut
en outre accroître le nombre de spermatozoïdes anormaux,
réduire la motilité des spermatozoïdes et/ou réduire
le nombre de spermatozoïdes dans l'éjaculat. Ces effets
peuvent nuire en retour à la fertilité, ainsi qu'à
l'implantation et au développement précoce de l'embryon,
un taux de fausses couches nettement plus élevé ayant
été observé chez des animaux femelles qui s'étaient
accouplées à des mâles " déficients
".
On croit que les
événements qui se produisent durant le développement
des testicules chez le ftus et le nouveau-né auraient un
effet déterminant sur les anomalies de la reproduction, y compris
sur la faible numération des spermatozoïdes et l'infertilité.
À titre d'exemple, le cancer des cellules germinales des testicules
(qui représente environ 90 % des cas qui se manifestent chez
les personnes de 15 à 45 ans) est causé par des gonocytes
anormaux dans les testicules, qui se développent durant la vie
ftale et qui forment une tumeur durant la période post-pubertaire.
Les anomalies du développement du système reproducteur,
comme la cryptorchidie et l'hypospadias, ainsi que les facteurs tels
un faible poids à la naissance, sont également d'importants
facteurs de risque du cancer des testicules. Le cancer des testicules
est donc lié à une diminution de la qualité du
sperme et à une réduction de la fertilité, deux
conditions qui se manifestent bien avant la formation des tumeurs. La
période néonatale pourrait être plus importante
que la période ftale, car c'est durant les six à
neuf mois qui suivent la naissance que la prolifération des cellules
de Sertoli est la plus rapide. Comme le nombre de cellules de Sertoli
est déterminant dans la production de spermatozoïdes, il
est possible que des événements qui surviennent durant
la première année de vie aient une incidence sur la production
de spermatozoïdes à l'âge adulte, en nuisant à
la prolifération des cellules de Sertoli.
L'incidence du
cancer des testicules s'est accrue sensiblement au cours des 50 à
100 dernières années, et ce presque partout dans le monde.
Ces données laissent fortement à penser que des facteurs
liés au mode de vie ou à l'environnement - ou aux deux
- ont un effet négatif marqué sur le développement
précoce du système reproducteur masculin. Un éventail
de pesticides ont ainsi été décelés en fortes
concentrations dans le tissu adipeux humain. Ces pesticides liposolubles
qui s'accumulent dans le tissu adipeux suscitent des inquiétudes
qui sont liées au risque que ces substances soient transmises
de la mère à l'enfant durant l'allaitement. De fait, les
premiers nés de femmes plus âgées seraient ceux
qui sont les plus exposés de cette façon. On ignore toutefois
si ce facteur influe sur le développement ou le fonctionnement
du système reproducteur chez les humains.
Étant donné
le rôle déterminant des hormones dans la régulation
du développement du système reproducteur, il n'est pas
étonnant qu'un volet important des recherches sur les perturbateurs
endocriniens portent sur la santé génésique. Un
grand nombre de substances à action hormonale ont été
découvertes au cours de la dernière décennie; non
seulement découvre-t-on plus de composés actifs, mais
on sait aujourd'hui qu'un plus grand nombre de systèmes hormonaux
y sont sensibles, et de nouveaux mécanismes d'interaction entre
les composés et les systèmes récepteurs ont été
examinés afin de comprendre le ou les modes d'action de ces composés.
Jusqu'à récemment, la recherche a porté essentiellement
sur l'activité strogénique de divers composés
chimiques présents dans les plastiques (les phtalates), les pesticides
(le DDT), les produits de combustion (dioxines), les biphényles
polychlorés (BPC) et bien d'autres. La plupart de ces composés
semblent toutefois avoir un très faible effet strogénique;
il est donc peu probable qu'ils altèrent de façon significative
la numération des spermatozoïdes ou la fertilité.
Le dibromochloropropane
(DBCP), un nématicide, est le seul pesticide clairement reconnu
pour réduire sensiblement la numération des spermatozoïdes
et causer l'infertilité chez les humains exposés. Bien
que ce composé soit encore utilisé dans certains pays
en développement, il est important de souligner que ses effets
sur la qualité du sperme ne feraient pas intervenir un mécanisme
endocrinien, mais seraient plutôt dus à une toxicité
directe sur les spermatogonies. Des études sur des animaux font
état de résultats contradictoires quant au lien entre
les perturbateurs du système endocrinien et l'incidence du cancer
des testicules et la diminution de la production de spermatozoïdes.
Il a toutefois été récemment démontré
que plusieurs phtalates sont de puissants antiandrogènes et ces
substances sont devenues une source de préoccupation, étant
donné le rôle déterminant des androgènes
dans le développement du système reproducteur masculin.
Selon une étude récente, des BPC présents en très
faibles concentrations peuvent prolonger la bio-activité d'strogènes
endogènes en inhibant l'strogène sulfotransférase,
une enzyme qui joue un rôle clé dans l'inactivation des
strogènes dans l'organisme. Comme le ftus mâle,
chez les humains, se développe dans un environnement composé
d'strogènes, tout changement dans la production, l'action
ou le métabolisme des hormones endogènes, à la
suite d'une exposition à des produits chimiques exogènes,
pourrait modifier l'exposition du ftus aux strogènes
endogènes.