le site d'information sur la perturbation endocrinienne



Auteurs
Vom Saal F.S. et C. Hughes

Titre
« An Extensive New Literature Concerning Low-Dose Effects of Bisphenol A Shows the Need for a New Risk Assessment »

Source
Environmental Health Perspectives, 113(8): 926-933, 2005

Sommaire

Le bisphénol A (BPA) est un monomère du plastique polycarbonate et un œstrogène environnemental connu, qui entre dans la fabrication du revêtement de la plupart des boîtes de conserve et des canettes, des biberons et des bouteilles d’eau faites de plastique dur, des jouets et des scellants dentaires et qui est utilisé comme additif dans d’autres produits de consommation largement répandus. Or la chaleur et le contact avec des composés acides ou basiques augmentent le taux de lixiviation du BPA dans les aliments et les boissons, ce qui peut avoir des effets indésirables chez les animaux de laboratoire (Raloff, 1999) et les humains (Takeuchi et al., 2004). L’eau potable et l’eau de baignade représentent d’autres sources potentielles d’exposition chez les humains (Kawagoshi et al., 2003; Coors et al., 2003). Pour leur part, Calafat et al. ont récemment fait la démonstration que la population humaine était largement exposée au BPA, ces chercheurs ayant découvert que 95 % des échantillons d’urine prélevés chez des personnes vivant aux États-Unis contenaient des taux mesurables de BPA (de 0,4 ppb à 8 ppb), ces résultats étant compatibles avec ceux obtenus dans d’autres pays. Schonfelder et al. (2002) et Ikezuki et al. (2002) ont en effet observé que les taux de BPA dans le sang et les tissus humains se situaient dans les mêmes fourchettes de valeurs (0,1 – 10 ppb). Le fait que l’on détecte une contamination chez les humains signifie que les fœtus humains sont déjà exposés au BPA, dans des taux connus pour avoir des effets indésirables chez les fœtus de rongeurs (Schonfelder et al., 2002). Par ailleurs, une étude cas-témoin publiée récemment (Takeuchi, 2004) présente des données probantes, qui montrent qu’il y a tout lieu de s’inquiéter des effets indésirables pour la santé humaine associés à de faibles doses de BPA. Une association a ainsi été établie entre des troubles ovariens et l’adiposité chez des femmes japonaises et les taux sanguins de BPA. Comme le BPA est l’un des produits chimiques les plus répandus au monde (production annuelle de 2 214 000 tonnes métriques), il apparaît prioritaire – autant sur le plan scientifique que de la santé publique – d’évaluer et de gérer les risques d’effets indésirables pour la santé associés à l’exposition à de faibles doses de BPA.

Dans le présent article, Vom Saal et Hughes discutent de nouvelles données expérimentales qui font état d’effets indésirables observés chez des animaux exposés à de faibles doses de BPA; ils examinent également les mécanismes en cause et les récentes données épidémiologiques qui témoignent de la nécessité de réévaluer les risques potentiels pour la santé associés à l’exposition à de faibles doses de BPA. À la fin de décembre 2004, Vom Saal et Hughes avaient recensé 115 études expérimentales in vivo portant sur les effets indésirables de faibles doses de BPA, dont 94 font état d’effets importants observés à des concentrations de BPA inférieures à 50 mg/kg, laquelle constitue pourtant la concentration minimale avec effets nocifs observés (CMENO) actuellement établie pour les animaux de laboratoire et utilisée pour fixer la dose quotidienne sans danger pour les humains (50 µg/kg/jour), ou dose de référence (IRIS, 1988).

Selon des données expérimentales publiées récemment, l’exposition d’animaux de laboratoire à de faibles doses de BPA (taux tissulaires de BPA inférieurs ou égaux à la fourchette d’exposition chez les humains) influe sensiblement sur le taux de croissance des mâles et des femelles et sur la maturation sexuelle des femelles, altère les taux plasmatiques d’hormone lutéinisante et de testostérone, augmente la taille de la prostate chez les descendants mâles, diminue la production quotidienne de spermatozoïdes et la fécondité des mâles et a des incidences sur la fécondité, la fonction immunitaire et l’activité enzymatique des mâles adultes, sur la structure et la chimie du cerveau et sur les profils comportementaux. Bon nombre de ces effets ont été observés après une exposition survenue durant les phases précoces du développement (gestation ou lactation) ou entre le post-sevrage et l’âge adulte. Ces effets du BPA ont souvent été associés à des mécanismes génomiques et non génomiques de réponse oestrogénique, une perturbation de la fonction cellulaire étant observée à des doses d’à peine 1 ppt (Wozniak et al., 2005). Moriyama et al. (2002) ainsi que Zoeller et al. (2005) évoquent quant à eux la possibilité d’une perturbation de la fonction de l’hormone thyroïdienne.

Un des résultats importants de la présente évaluation a été de vérifier la présence, dans les cellules ciblées, d’une relation dose-réponse non monotone (en forme en U inversée) à de très faibles concentrations de BPA (variant de parties par milliard à parties par million). Un fait controversé, mais néanmoins observable, est que de faibles doses de BPA peuvent provoquer une réponse spécifique plus marquée dans les cellules cibles, alors que des doses beaucoup plus élevées peuvent inhiber cette même réaction. Plusieurs chercheurs tentent actuellement d’élucider, à plusieurs niveaux, les mécanismes qui interviennent dans les changements qualitatifs de la réponse, à l’intérieur d’une large fourchette de doses. Parmi les mécanismes examinés, mentionnons le profil gène-réponse (Coser et al., 2003), les changements dans l’expression tissulaire des récepteurs (Gupta, 2000) et les changements dans les systèmes de rétroaction neuroendocrinienne (Rubin et al., 2001; Telsness et al, 2000). Selon Vom Saal et Hughes, les nouvelles données montrent clairement que, dans le cas des perturbateurs endocriniens comme le BPA, il n’est souvent pas valable d’établir les doses « sans danger », en extrapolant à partir des données sur les effets observés à fortes doses. Ceci vient donc mettre fortement en doute la méthode toxicologique classique qui consiste à évaluer le risque chimique sur la base de relations dose seuil-réponse linéaires.

Vom Saal et Hughes ont également constaté que les effets nocifs associés à de faibles doses de BPA, qui ont été signalés dans plus de 90 % des études financées par le secteur public, différaient sensiblement des résultats des 21 études financées par l’industrie, lesquelles ne faisaient mention d’aucun effet nocif. Selon ces chercheurs, certains facteurs précis (outre la source de financement) pourraient expliquer les différences entre les résultats déclarés; mentionnons entre autres l’utilisation de modèles animaux peu sensibles aux modulateurs endocriniens, le peu d’importance accordée à l’utilisation de témoins positifs adéquats, la variabilité dans la composition des aliments du commerce servis aux animaux et l’utilisation de méthodes expérimentales périmées.

En conclusion, Vom Sall et Hughes estiment qu’il faut procéder à une nouvelle évaluation des risques afin d’établir une nouvelle CMENO et une nouvelle dose de référence pour le BPA et qu’il importe également de réévaluer le risque potentiel pour la santé humaine lié à l’exposition à de faibles doses de BPA, compte tenu : 1) des nombreuses données nouvelles faisant état d’effets nocifs chez les animaux exposés à des doses inférieures à la dose de référence actuelle; 2) du taux élevé de lixiviation de BPA à partir des contenants d’aliments et de boissons, ce qui donne lieu à une vaste exposition des humains; 3) des nouvelles données indiquant que le taux sanguin médian de BPA chez les humains et les fœtus humains est supérieur aux taux causant des effets nocifs chez les rongeurs et 4) des récentes données épidémiologiques liant le BPA à des pathologies chez les femmes.

À la lumière des nouvelles données présentées dans ce document, il ne fait aucun doute qu’il reste encore beaucoup à faire, tant en laboratoire que sur le domaine des politiques scientifiques. Il s’impose notamment de mieux utiliser les données et les modèles prédictifs existants, afin de consolider les fondements scientifiques qui sous-tendent l’évaluation des relations entre l’exposition à de faibles doses et les effets des perturbateurs endocriniens. Nous serions ainsi mieux en mesure de déterminer un niveau d’exposition sans danger pour les humains et de réduire les risques d’effets nocifs pour la santé, causés par l’exposition de la population à des perturbateurs endocriniens chimiques.

Référence :

 



© Droits d'auteur Centre McLaughlin, Institut de recherche sur la santé de la population, Université d'Ottawa
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